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L'ego est notre fonctionnement habituel dans
lequel nous construisons notre propre souffrance. Le comprendre,
c'est la clé d'une approche spirituelle !
Lama
Denys Teundroup est un instructeur bouddhiste français
et il dirige le centre d'études bouddhiques Karma
Ling ( près de Grenoble). Se fondant sur le Dharma
du Bouddha il nous explique les fondements de l'ego et les
méthodes qui peuvent nous en libérer sans violence.
L'ego est le " moi je ",
ce sentiment d'exister comme un individu indépendant
avec les relations qui dérivent de cette impression.
L'expérience d'ego est de vivre toute perception par
rapport à cet objet observateur-sujet.
L'ego a une appétence fondamentale : un désir
d'existence et de plaisir, qui se traduit en pulsions de possession,
de rejet et d'indifférence. Ce fonctionnement se manifeste
ainsi par des attitudes passionnelles d'attraction, de répulsion
ou d'indifférence, développées face aux
personnes, aux choses, ou aux situations auxquelles l'ego
est confronté : " je " veux ce qui est bon,
" je " ne veux pas ce qui est mauvais, " je
" ne veut pas être exposé à ce qui
m'est indifférent. Ces appétits de l'ego le
font s'engager dans toutes sortes de lutte pour obtenir ce
qui lui est agréable et éviter ce qui lui est
désagréable.
Malheureusement et paradoxalement, au lieu d'aboutir à
ses fins, sa lutte lui crée des désagréments,
conditionnements et souffrances ! Ce fonctionnement de l'ego
est notre conditionnement habituel dans lequel nous construisons
notre propre souffrance.
Qu'est-ce
que l'ego ?
Fondamentalement , l'ego n'est rien qu'une impression : ce
sentiment que l'on a " d'être " et "
d'avoir " un ego ne repose sur rien, c'est simplement
une illusion. En effet, l'ego n'est pas " quelque chose
" qui aurait une existence indépendante et autonome,
c'est un processus dynamique qui, dans son fonctionnement,
produit le sentiment d'individualité. C'est pourquoi
l'ego est dit " vide d'existence propre " : cette
impression n'existe que dans la combinaison des facteurs interdépendants
qui la constituent.
La conception de l'ego
Les facteurs interdépendants qui constituent l'ego
sont nombreux. Au départ, l'ego est une polarité
sujet-objet dans laquelle, comme dans toute polarité,
les deux pôles subsistent dans la relation qui les pose
l'un par rapport à l'autre. Plus précisément,
cette polarité qu'est l'ego se structure dans un processus
de saisie, d'appréhension des expériences. En
fait, l'esprit est fondamentalement une fonction cognitive
dans laquelle vient se greffer la saisie de l'ego. Cette saisie
constitutive de la polarité sujet-objet est une conception,
une saisie conceptuelle. Ainsi, la conception conçoit
le sujet et l'objet. Il est significatif de remarquer que
" conception " exprime simultanément l'action
de concevoir et celle de donner naissance. On pourrait dire
: " le sujet se conçoit concevant l'objet qu'il
conçoit " ! Il y a là matière à
quelques paradoxes et méditations
En tout cas, la conception est un processus qui pose le sujet
et l'objet l'un par rapport à l'autre, dans la dualité
sujet-objet. Cette saisie génère, au rythme
de ses conceptions successives, des instants de conscience
dualiste sujet-objet.
Ces instants se succèdent rapidement et font simultanément
l'expérience de séries " d 'événements
sujet " et " d'événements objet ".
La fréquence élevée de ces événements
donne l'impression d'une continuité du sujet et de
continuité d'expérience, comme apparaît
l'impression de mouvement continue du cinéma lorsque
les images de la pellicule défilent suffisamment vite.
C'est ainsi qu'apparaît l'impression de continuité
du " moi-sujet " et de " ses expériences
". La " continuité-sujet ", n'ayant
pas notion de la relation qui l'unit à la " continuité
de ses expériences ", se vit comme indépendante.
L'impression d'ego individuel se développe,
acquérant le sentiment d'être autonome et indépendant.
Puis, elle s'identifie à une forme avec un nom, se
dotant d'un sentiment d'identité. Le nom, ce label
qui la désigne, parachève son impression d'exister
et finit de réifier l'ego.
Tout ce processus constitue quelques aspects de la nature
de la perception de l'ego. Décrit ainsi, cela paraît
abstrait et théorique, mais c'est quelque chose qu'on
découvre concrètement dans l'expérience
de la méditation assise qui a ainsi un pouvoir libérateur
des illusions de l'ego.
Non-violence du travail avec
l'ego
Une
mauvaise compréhension de la nature de l'ego peut nous
faire considérer celui-ci comme un " ennemi "
à détruire. Ce n'est pas la bonne attitude,
d'abord parce qu'il n'y a pas à détruire quelque
chose qui n'existe qu'illusoirement, mais simplement à
reconnaître son illusion.
De plus, dans un tel combat, qui lutterait contre l'ego si
ce n'est " moi, je " donc l'ego lui-même ?
Cela reviendrait à essayer de terrasser son ombre.
Plus son tente de nier l'ego ou de le combattre agressivement,
plus on renforce son agitation et sa puissance. Il s'agit
d'être réaliste :nier l'ego ou refuser d'avoir
des passions serait illusoire.
Il ne s'agit donc pas de s'engager dans une lutte. Au lieu
de résoudre les difficultés, cela les renforcerait
? mais de se réconcilier avec soi-même et d'accepter
l'ego avec ses passions. Cette acceptation permet ensuite
de travailler avec lui, et finalement, de le dépasser
par la réalisation de sa nature.
Bien sûr, accepter l'ego et ses émotions
ne signifie pas s'y complaire et abonder dans leur sens. La
réconciliation avec soi-même, l'acceptation de
l'ego, permet de travailler sur celui-ci. Il devient la matière
première du travail non violent, non agressif, qu'est
la méditation, celle-ci nous permettant de transformer
nos attitudes passionnelles et finalement de les dissoudre.
Les cinq constituants de l'ego
Le Bouddha
a enseigné la formation de l'ego à partir de
ses cinq constituants, " skandha ", en sanscrit.
On peut les expliquer comme cinq étapes. Avant
la naissance de l'ego, au départ, l'esprit dans
l'instant premier est le terrain fondamental de l'énergie
pure non dualiste, sans connaisseur ni connu, ouvert et dégagé,
sans centre, ni périphérie, comme l'espace.
La naissance de l'illusion est d'abord celle d'une différenciation
: l'espace commence à être perçu, à
exister comme quelque chose pour une observation qui le perçoit,
une distinction naît. C'est le début de la scission
sujet-objet, la naissance de la dualité. En fait, cette
différenciation initiale peut se constituer par rapport
à n'importe quel point de référence dans
les domaines des différentes facultés sensorielles
: visuelle, auditive, olfactive, gustative, tactile ou mentale.
Cette référence première est appelée
" forme ". C'est le premier stade de l'ego : le
skandha de la forme.
Une forme visuelle est n'importe quelle représentation
du domaine visuel, par exemple, l'espace indéfini mais
distinct, ou un morceau d'espace délimité, un
contour, une référence visible quelle qu'elle
soit. Mais à ce niveau initial, c'est une expérience
nue, dépouillée de concept et de tout jugement.
C'est une vision toute simple et silencieuse. Une forme sonore
serait une vibration avant que cette résonance ne soit
reconnue, avant même que l'on ait pris par rapport à
elle une position qualifiée, et avant qu'elle ait été
nommée, identifiée, et qu'elle n'ait pris un
sens particulier.
La
seconde étape est ce qu'on appelle skandha de la
sensation. Il s'agit d'une prise de position par rapport à
l'expérience initiale de forme. Celle-ci est maintenant
sentie comme positive, négative ou neutre. Il y a ainsi
des sensations agréables, désagréables
ou indifférentes. LA sensation est simplement ce positionnement,
cette première impression.
La troisième étape fait intervenir l'identification.
C'est-à-dire que la forme qui a été sentie
est maintenant reconnue et un nom lui est donné : il
y a " nomination " ou conceptualisation. La sensation
prend alors un sens. C'est le skandha de la perception. A
la quatrième étape, il y a une réaction
devant cet objet identifié, devenu porteur d'un sens
qui est suggère une action ou une réaction.
Il s'instaure une relation avec cette forme sentie et identifiée.
Cette relation est conditionnée par différentes
tendances ou " facteurs mentaux " latents qui sont
les éléments animant volonté et impulsions.
C'est le skandha des formations mentales ou de la motivation.
Il y a ainsi une situation en laquelle une forme a été
sentie, nommée, a acquis un sens, par rapport auquel
prend place une réaction ou une action.
L'observateur, le témoin de la situation qui s'est
ainsi mise en place, s'est développé et structuré
dans les quatre premiers skandhas.
Sa fixation sur cette situation comme étant "
son " expérience, finit de le solidifier. Il s'approprie
complètement l'expérience, il en résulte
un état de conscience pleinement constitué.
L'ego est, et vit, dans le monde particulier qui s'est ainsi
constitué et qui est devenu un état de conscience
complètement organisé. C'est la cinquième
étape, le skandha de la conscience.
Cette structuration de l'ego par la formation des cinq skandhas
: forme, sensation, perception, motivation, et conscience,
se répètent d'instant de conscience en instant
de conscience.
Chacun de ses instants subsiste très brièvement
puis disparaît, suivi par l'apparition d'un autre instant
de conscience. A la fin de chacun de ses instants, il y a
une sorte de dissolution ou de mort de l'ego et de ses constituants,
et au début de chacun d'eux il y a agrégation,
naissance de ceux-ci. Il y a ainsi en permanence agrégation
et désagrégation de l'ego ; structuration, déstructuration
et restructuration. Le phénomène se reproduit
sans cesse. C'est ainsi que fonctionne l'ego. Et c'est ce
processus de naissance et de mort qui constitue chaque instant
de notre vie.
Lama Denys - extrait de l'ouvrage paru chez
Albin Michel "Le Dharma et la vie".

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