Septembre
2003
L’attachement à nos
propres chaînes
par
Sri Aurobindo
Les Chaînes
Le monde
entier aspire à la liberté, et pourtant
chaque créature est amoureuse de ses chaînes.
Tel est le premier paradoxe et l'inextricable noeud de notre
nature.
L'homme est amoureux des liens de la naissance;
aussi se trouve-t-il pris dans les liens jumeaux de la mort.
Dans
ces chaînes, il aspire à la liberté de
son être et à la maîtrise de son accomplissement.
L'homme
est amoureux du pouvoir; aussi est-il soumis à la
faiblesse. Car le monde est une mer et ses vagues de force
se heurtent et déferlent sans cesse les unes contre
les autres; celui qui veut chevaucher la crête d'une
seule vague doit s'effondrer sous le choc de cent autres.
L'homme
est amoureux du plaisir; aussi doit-il subir le joug du
chagrin et de la douleur. Car la félicité sans
mélange n'existe que pour l'âme libre et sans
passion; mais ce qui poursuit le plaisir dans l'homme est
une énergie qui souffre et qui peine.
L'homme est assoiffé de calme, mais il a faim aussi
des expériences d'un mental agité et d'un coeur
inquiet. Pour son mental, la jouissance est une fièvre,
le calme, une monotone inertie.
L'homme est amoureux des limitations
de son être physique,
et cependant il voudrait avoir aussi la liberté de
son esprit infini et de son âme immortelle.
Et quelque
chose en lui éprouve une étrange
attraction pour ces contrastes. Pour son être mental,
ils constituent l'intensité artistique de la vie.
Ce n'est pas seulement le nectar, mais le poison aussi qui
attire son goût et sa curiosité.
Il existe une
signification pour toutes ces choses et une délivrance de toutes ces conditions. Dans ses combinaisons
les plus folles, la Nature suit une méthode, et ses
noeuds les plus inextricables ont leur dénouement.
La
mort est la question que la Nature pose continuellement à la
vie pour lui rappeler qu'elle ne s'est pas encore trouvée
elle-même. Sans l'assaut de la mort, la créature
serait liée pour toujours à une forme de vie
imparfaite. Poursuivie par la mort, elle s'éveille à l'idée
d'une vie parfaite et en cherche les moyens et la possibilité.
La
faiblesse pose la même épreuve et la même
question aux forces, aux énergies et aux grandeurs
dont nous nous glorifions. Le pouvoir est le jeu de la vie;
il en donne la mesure et révèle la valeur de
son expression. La faiblesse est le jeu de la mort qui poursuit
la vie dans son mouvement et fait sentir les limites de l'énergie
qu'elle a acquise.
Par la douleur et le chagrin, la Nature
rappelle à l'âme
que les plaisirs dont elle jouit sont seulement un faible
reflet de la joie réelle de l'existence. Chaque souffrance,
chaque torture de notre être contient le secret d'une
flamme d'extase, devant laquelle nos plus grandes jouissances
sont comme des lueurs vacillantes. C'est ce secret qui fait
l'attraction de l'âme pour les grandes épreuves,
pour les souffrances et les expériences terribles
de la vie, alors même que notre mental nerveux les
abomine et les fuit.
L'agitation fébrile et le prompt épuisement
de notre être actif et de ses instruments d'action
sont un signe de la Nature que le calme est notre vrai fondement
et que l'excitation est une maladie de l'âme. La stérilité et
la monotonie du calme pur et simple sont aussi le signe de
la Nature que le jeu de l'action sur cette base inaltérable
est ce qu'elle attend de nous. Dieu joue à jamais
et n'est pas troublé.
Les limitations du corps sont
un moule; l'âme et le
mental doivent se verser en elles, les briser et les refaçonner
constamment en de plus vastes limites, jusqu'à ce
que soit trouvée la formule d'accord entre cette finitude
et leur propre infinité.
La liberté est la loi de l'être en son unité inimitable,
le maître secret de la Nature tout entière.
La servitude est la loi de l'amour en l'être qui se
donne volontairement pour servir le jeu de ses autres "moi" dans
la multiplicité.
Quand la liberté travaille dans les chaînes
et quand la servitude devient une loi de la Force et non
de l'Amour, la vraie nature des choses est déformée
et le mensonge gouverne l'action de l'âme dans l'existence.
La
Nature part de cette déformation et joue avec
toutes les combinaisons qui peuvent en résulter avant
de lui permettre d'être rectifiée. Ensuite,
elle rassemble l'essence de toutes ces combinaisons en une
nouvelle et féconde harmonie d'amour et de liberté.
La
liberté vient d'une unité sans limites,
car tel est notre être véritable. Nous pouvons
trouver en nous-mêmes l'essence de cette unité;
nous pouvons aussi devenir conscients de son jeu en union
avec tous les autres. Cette double expérience est
le dessein intégral de l'âme dans la Nature.
Quand
nous avons réalisé en nous-mêmes
l'unité infinie, alors, nous donner au monde est liberté parfaite
et empire absolu.
Infinis, nous sommes affranchis de la mort,
car la vie devient un jeu de notre existence immortelle.
Nous sommes affranchis
de la faiblesse, car nous sommes la mer tout entière
jouissant des myriades de chocs de ses vagues. Nous sommes
affranchis du chagrin et de la douleur, car nous apprenons à harmoniser
notre être avec tout ce qui le touche et à trouver
en toute chose l'action et la réaction de la joie
de l'existence. Nous sommes affranchis des limitations, car
le corps devient un jouet de l'esprit infini et apprend à obéir à la
volonté de l'âme immortelle. Nous sommes affranchis
de la fièvre du mental nerveux et du coeur, et cependant
nous ne sommes pas contraints à l'immobilité.
L'immortalité, l'unité et la liberté sont
en nous, attendant notre découverte; mais pour la
joie de l'amour, Dieu en nous sera toujours la Multitude.
Sri
Aurobindo
(1914 ou avant ?)
Traduction de La Mère.
dans le fascicule "Aperçus et Pensées" -
1956 - (page 9-12)
publié par Sri Aurobindo Ashram - Pondichéry
diffusion par SABDA
aussi dans les pages préliminaires au recueil de
Sri Aurobindo : "Pensées et Aphorismes - tome
1" (aphorismes commentés par la Mère)
chez Buchet-Chastel, Paris (1975) - (pages 11-15)
source : http://intyoga.freeservers.com/chaines.htm
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