Juillet-Aout
03
Dignité ou
Revanche - Passion ou Fanatisme par le Dr Thomas Trobe
C’est
pendant que je finissais mes études de psychiatrie
que j’ai découvert ce qu’on appelle en
psychiatrie « les blessures narcissiques et la rage ».
Mon
professeur de l’époque expliquait que ceci était
la plus grande cause de violence – Elles résultent
d’ une accumulation d’émotions et de sentiments
non exprimés qui résulte du fait qu’on
a été « envahie », pas respectée,
pas vu et pas soutenu ou elle résulte encore du fait
qu’on a pas pu se donner le soutien à soi même.
On
ressent cette blessure comme une furie primitive et un désir de revanche et on la rumine autant qu’on
peut.
Ce professeur nous donna comme devoir à ma maison
d’aller louer le film « Rambo II – la mission ».
Il nous expliqua que c’était le plus grand exemple
de rage narcissique qu’il lui était arrivé de
voir.
Dans le film, le personnage joué par Sylvester Stallone
passe tout le film à prendre sa revanche sur un ancien
officier devenu policier qui l’a trahit et qui lui
a fait presque perdre la vie lorsqu’il était
soldat au Vietnam.
Le jour suivant, notre professeur demanda
: « Alors,
qu’est-ce vous avez ressenti en regardant le film ? »
La plupart d’entre nous, surtout les garçons,
on voulait que Stallone se débarrasse de ce « fils
de chien ».
«
Eh bien » dit –il, ça c’est votre
rage narcissique. C’est quelque chose d’assez
primitif n’est-ce pas ? Et nous l’avons tous
en nous. La plupart des gens sont trop réprimés
pour se permettre de l’exprimer ou même juste
de la sentir. C’est pourquoi lorsqu’ils vont à un
film comme celui ci, ils ont une espèce d’excitation
vicieuse car quelqu’un d’autre l’exprime
pour eux.
De plus, si une personne n’a pas travaillé sur
sa blessure narcissique et sa rage et vous lui donnez un
peu de pouvoir, il est très probable qu’il va
en abuser et devenir violent. »
Ceci m’ouvrit les yeux. Je pouvais aisément
reconnaître cette blessure narcissique et cette rage
en moi et dans les autres. Je me rappelle que lorsque j’étais
interne à l’hôpital, j’ai expérimenté pour
la première fois le pouvoir. J’ai pu voir comment
chacun de nous essayait d’en abuser et comment nous
traitions les patients, les infirmières et le staff
de l’hôpital.
Si vous avez passé beaucoup de temps à paraître
comme un mec gentil et à réprimer votre rage
alors il est certain que tôt ou tard elle sortira.
Il
y a quelques années lorsque je commençais à animer
des stages, j’ai eu une dispute avec l’un des
participants car il résistait à suivre la structure
du groupe. Ne me s’entant pas bien avec ce qui était
arrivé , je suis allé en parler à ma
formatrice. Elle m’écouta et me dit : « Thomas,
tu peux faire tes groupes sur l’ouverture du cœur
et sur l’Amour ou sur la colère et la haine,
c’est à toi de choisir. Personnellement, je
préfère l’Amour. » Et je me rappelle
qu’elle m’a dit ensuite :
«
Si tu as des difficultés avec un participant, ce n’est
jamais la faute d’un participant. »
J’ai alors compris que toutes cette colère que
j’avais contre ce participant était lié à son
refus de suivre «les structures du groupe » et
que cela me rendait « insécure » et me
faisait douter de mes capacités en tant qu’animateur
de stages. Mais plutôt que de sentir cette insécurité, ça
m’était plus simple et plus automatique de devenir
violent avec lui.
J’ai aussi appris pas mal sur la violence grâce à un
autre enseignant lors d’une formation en développement
personnel.
Il m’expliquait : « A l’origine de la
violence, il n’y a pas que cette blessure narcissique,
il y a aussi la peur de permettre aux autres d’être
différents de nous. Nous avons tous été émotionnellement
ou physiquement abandonnés en tant qu’enfants
et à cause, justement, de cette blessure, nous voulons
que tout le monde soit pareil à nous même. Nous
ne pouvons pas tolérer les différences car
pour cette partie qui est infantile en nous, les différences
sont une véritable terreur.
Nous voulons que tout le monde voit les choses comme nous
et c’est ensuite seulement que nous nous sentons en
sécurité. C’est juste une compensation
pour le fait d’avoir été abandonné quand
nous étions enfant, à ce moment là ça
a été terrifiant et toutes ces peurs vivent
encore en nous. Mais plutôt que de sentir ces peurs,
les gens préfèrent devenir fanatiques et cherchent à imposer
leur point de vue à tout le monde – et même
violemment si cela est nécessaire. »
Pendant qu’il parlait, j’ai commencé à me
sentir inconfortable. Je pouvais voir que j’avais déjà eu
du fanatisme en moi. A cette époque, j’étais
encore un chercheur fanatique croyant que ma voie était
la seule possible et que j’avais trouvé le vrai
maître et le vrai chemin spirituel.
Les autres participants au programme étaient intéressaient
par mes points de vue sur les choses mais ils ont aussi senti
que j’était un peu lourd !
Nous pouvons être passionné par quelque chose
ou nous pouvons être fanatique. Ce n’est pas
toujours si facile de dessiner la ligne. Et aussi, autant
il est naturel et sain de défendre quand quelqu’un
nous envahit, autant c’est différent quand c’est
nous qui devenons obsédés par la revanche.
Quand est-ce que cela se transforme-t-il en violence ?
Récemment, je marchais dans ma ville avec un bon
ami à moi qui est d'origine israélienne, on
est passé à côté d'un immeuble
où il était écrit :
"
Max Schoenberg, M.D et Hana Schoenberg, déportés
en Août 1942; morts en en mai 1943 à Auschwitz."
Alors qu'on continuait à marcher, mon ami me dit " Rien
n'a changé pour les juifs. Avant c'était les
nazis et maintenant c'est les arabes. "
Je lui ai dit : "Allez arrête tes conneries, ç a
n'a rien à voir. Et en plus, les israéliens
abusent de leur pouvoir. Ils devraient se retirer de ces
putains de colonies. Ils provoquent les arabes et un idiot
de belligérant. " C'est une de nos discussions
préférées.
Il me répondit avec une sorte de tolérance
nécessaire pour quelqu'un qui ne sait visiblement
pas de quoi il parle, "Tu ne comprends pas Krish. Ils
veulent nous tuer. Peu importe ce qu'on fait. Nous ne serons
jamais en sécurité. Les vieux juifs ne se sont
pas battus. Les nouveaux, hé bien, nous le faisons.
Les israéliens ne soutiendront qu'un dirigeant politique
qui ne se fait pas avoir. C'est pourquoi on a Sharon et non
pas un idiot pacifique. "
"Je suppose que tu penses que les américains
devraient envahir l'Irak ? lui demandais-je (en sachant déjà ce
qu'il allait me répondre).
"Bien sûr", répondit-il, "Hussein
veut tous nous détruire. Les arabes pensent que tous
les autres sont des infidèles et ils n'ont aucun problème à tuer
des infidèles. "
Notre vision de la réalité et notre expérience
est certainement différente, et, naturellement nous
formons nos points de vue à partir de nos propres
expériences.
Lorsque mon ami était dans l'armée israélienne,
il patrouillait alors vers la West Bank armé d'une
mitraillette. Alors que moi, le plus gros combat que j'ai
vu était avec un étudiant Jimmy Travers en
5ème année de Fac. Je l'ai d'ailleurs perdu
!
Mon ami israélien a appris très tôt que
sa survie dépendait de sa capacité d'autodéfense.
Moi, j'ai eu une enfance "facile" de classe moyenne,
j'ai été dans des écoles privées
et j'ai vécu dans un voisinage sans violence.
Mais
j'ai manqué quelque chose qui est pourtant vital
: je n'ai jamais appris la mentalité et les outils
de l'autodéfense.
Un jour au lycée, j'ai été pris à partie
par un jeune qui était anti-sémite. Je n'avais
jamais encore rencontré cela et j'ai été trop
choqué et impressionné pour lui répondre.
Plus
tard, j'ai pensé un million de fois à cet épisode
et j'ai regretté de ne pas avoir pu faire face à cette
personne.
C'est pourquoi dans les années 80, j'ai décidé d'apprendre
les arts martiaux. J'ai essayé le Karaté pendant
un moment…jusqu'au jour où un autre élève
de Karaté me cassa le nez et je décida alors
que j'étais "trop spirituel pour ce genre de
connerie ! "
J'ai le sentiment que nous ruminons notre
revanche et que nous pouvons même passer à l'acte lorsque nous
n'avons pas encore réglé notre propre narcissisme
blessé et quand nous n'avons pas encore retrouvé notre
intégrité et un véritable respect pour
nous même.
Si nous n'avons pas senti le choc et la rage
des "invasions" que
nous avons expérimenté dans le passé et
si nous n'avons su reprendre notre dignité en sachent
nous défendre alors nous n'avons pas guéri
notre rage narcissique.
Je peux voir qu'il y a encore une partie en moi assez forte,
qui voudrait éliminer tous ceux qui m'insultent,
m'envahissent ou m'humilient, ou qui simplement ne me soutiennent
pas.
Une blessure narcissique ne se guérie pas si facilement.
Je continue par exemple à ne pas totalement me pardonner
pour ne pas avoir su me "défendre" dans
le passé. Bien sûr, en apprenant à rester
plus présent, je suis plus capable de ne pas trahir
le respect que j'ai pour moi même.
Que ce soit personnel
ou collectif, notre petit conflit ou des plus gros conflits,
la question est à peu près
la même.
Psychologiquement, notre violence est crée par un
narcissisme blessée et par les peurs de l'abandon.
Si on se sent envahi, on veut alors retrouver notre dignité.
Et le plus on se sent sans pouvoir, le plus profond est notre
désir de revanche. Le plus on est apeuré, le
plus on devient primitif dans notre manière de répondre à l'autre.
Et c'est la même chose entre des personnes ou entre
des pays.
Mes parents vivaient en Israël lorsque l’Israël
a arrêté Adolph Eichman et l’a exécuté.
Mon père avait passé 2 ans au Portugal pendant
la seconde guerre mondiale, il y aidait les juifs à échapper à la
Gestapo et après la guerre, son travail était
de reloger les juifs qui avaient été dans les
camps de concentration. Mais il était totalement opposé à l’exécution
de Eichman. Il avait le sentiment que ce n’était
pas acceptable qu’ un pays cherche à se venger.
La vengeance pour lui était quelque chose de valable
pour les enfants et non pour des personnes matures et encore
moins pour un pays civilisé.
Il semble que l’essentiel de la conscience humaine
est prise entre exprimer cette rage narcissique ou devenir
de plus en plus apeuré et fanatique. Les arabes ont
un élément fanatique mais il en est de même
pour toutes les religions sur cette planète. Et quelque
soit le point de vue, si on s’y attache un peu trop
peut tôt ou tard devenir une religion fanatique. Ce
serait fantastique si les choses étaient différentes
mais tout ce que nous pouvons faire, je suppose, c’est
de continuer de regarder à nos propres trucs !
Thomas Trobe Cet article est extrait du Viha Connection de mai/juin 2003
(il a été traduit en français par meditationfrance)
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