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Avril 2003
Une vision holistique de l'être
Interview de Jivan Claire GROSSO par REEL Editions ©
Réel : Qu'appelez-vous la dynamique
du retournement ?
Jivan
Claire Grosso : Certaines personnes restent cristallisées
dans un ressenti comme la culpabilité, la jalousie,
la peur ou la haine, alors que d'autres arrivent plus ou moins
bien à traverser ces ressentis. Voyant cela, je me
suis demandée quel est le processus qui permet la transformation
des enfermements et des ombres ? J'ai observé certaines
étapes que nous parcourons pour alchimiser notre difficulté
intérieure. J'en ai repéré cinq.
Réel : Mais il y a des gens qui
restent cristallisés toute leur vie...
J.C.G : Je pense à quelqu'un
qui est cristallisé dans la rancur. Cela prend
une place énorme dans sa vie, dans son corps aussi...
et cela peut, hélas, durer toute une vie ! La cristallisation,
c'est comme un nud énergétique qui nous
mange de l'intérieur, sans même que nous en soyons
conscients.
Réel : Quand on est dans la rancur,
que fait-on ?
J.C.G. : Aucune alchimie n'est
possible sans une prise de conscience. Cela sous-entend d'accepter
de regarder, de mettre de la lumière sur ce que je
ressens dans mon corps, dans mon émotion, dans ce qui
se passe dans les processus mentaux répétitifs,
voire obsessionnels. Donc d'abord le mouvement intérieur,
une bonne volonté pour dire : " Je veux bien regarder
".
Après cette première étape, il y a, je
crois, à accueillir tout ce que cela sous-entend. Dans
le cas de la rancur, on peut imaginer qu'elle est intimement
liée au passé de la personne, c'est-à-dire
l'écho de vécus anciens, peut-être dans
la petite enfance ou dans la vie intra-utérine. Dans
cette deuxième phase d'accueil, il y a une exploration
de tout ce que cette rancur engendre dans la vie : les
comportements, certains types de sentiments, d'actions, de
non-actions, de pensées. Dans cette étape, j'apprends
petit à petit à accueillir ces processus et
à voir quels liens ils ont avec mon histoire personnelle,
voire familiale.
Réel : Une sorte d'action de
repérage ?
J.C.G. : Exactement. Mais dans
l'accueil, il y a quelque chose de plus, quelque chose de
l'ordre du cur.
Réel : Quelqu'un qui est dans
la rancur peut-il ouvrir son cur ?
J.C.G. : Ce n'est pas ouvrir
son cur à l'autre dans un premier temps. C'est
d'abord ouvrir son cur à soi-même, à
ce qui est ressenti, que ce soit douloureux, honteux ou inconfortable.
Dans cette profondeur rencontrée, souvent l'accompagnement
d'un thérapeute peut être nécessaire.
Bien sûr, ce n'est pas magique, cela demande du temps
: le temps de la réconciliation avec soi-même.
Ce faisant, c'est commencer à entrer doucement dans
un " oui " à ce qui est là. Ce n'est
pas toujours aisé d'ouvrir son cur là
où il y a blessure, et parfois cela peut prendre des
mois ou des années. Je pense à une personne
que j'ai accompagnée et qui avait beaucoup de haine
par rapport à son père. Cela a été
un chemin très long pour alchimiser ces sentiments
de haine en gratitude.
Dans cet itinéraire, la troisième
étape consiste à repérer ce à
quoi je tiens en restant dans la réaction. Parfois,
nous préférons alimenter notre blessure ou notre
orgueil plutôt que de nous mettre debout, face au monde
et face aux autres. D'autres fois, nous restons attachés
à des fidélités transgénérationnelles
sans en être conscients... Se tourner vers le vivant,
c'est accepter de lâcher ces attachements morbides.
Là s'ouvre la quatrième étape : celle
du choix et de la responsabilité. En choisissant la
vie, je renonce à la victime que je croyais être.
Et cela implique aussi le deuil de tous les bénéfices
qui y sont rattachés.
Le mouvement naturel de la cinquième étape,
c'est l'ouverture à la vie, à l'autre, et à
sa responsabilité d'humain en marche. Ouvrir son cur,
c'est donner du " oui " à l'enfant que j'ai
été et à l'adulte que je suis, afin d'aller
vers une cicatrisation.
Réel : C'est dire " oui
" à la vie ?
J.C.G. : Chacune des étapes
est un oui à la vie. Accepter de dire : " Je mets
de la conscience ", c'est déjà dire oui
à la vie. Entrer dans l'intimité de ce cheminement,
c'est accepter de danser avec la vie.
Réel : Quand nous ne nous écoutons
pas, nous sommes dans la mort ?
J.C.G. : Quand nous n'écoutons
pas ce qui se passe en nous - on peut appeler cela du déni
- il y a quelque chose de l'ordre du non-vivant, du non-respirant.
Mais, Dieu merci, nous connaissons tous des moments d'éveil,
plus ou moins longs, plus ou moins intégrés,
dans lesquels le jeu de la grâce oeuvre au retournement
spontané !
Réel : Pourquoi emmenez-vous
vos patients dans le désert ?
J.C.G. : Le désert crée
de l'érosion. Il érode à la fois nos
petits enfermements, nos petits côtés névrotiques,
nos limites, nos obsessions. Il oeuvre malgré nous
en érodant notre psyché.
Réel : Pourquoi ?
J.C.G. : J'en suis le témoin.
Ce qui naît de cette érosion, c'est de la place
laissée à l'Etre. Comme si quelque chose se
desserrait, se déliait. Je revois cette jeune femme
dans le désert blanc d'Egypte qui dit avec émerveillement
pour la première fois de sa vie : " Je sens ce
que c'est que la liberté intérieure ! ".
Réel : Pourquoi dans le désert
?
J.C.G. : Il y a l'espace, il
y a la lumière, il y a le silence. Très peu
de choses extérieures pour éveiller nos systèmes
de réactions, d'attractions, de projections. Le désert
nous enseigne le relâchement, l'humilité, le
dépouillement. Il nous convie à l'essentiel
et, en ce sens-là, nous initie au retournement.
Réel : Pourquoi organisez-vous
des ateliers de rebirth en eau chaude ?
J.C.G. : Autant le désert
nous invite à pressentir ce que nous sommes dans notre
nature originelle, autant l'eau chaude, dans un premier temps,
va nous permettre d'aller écouter là où
c'est justement noué, serré, coincé.
L'eau chaude - nous travaillons à température
de la vie intra-utérine - nous met dans un contexte
régressif dans lequel notre inconscient peut s'exprimer
à travers notre corps. En intimité avec nous-même,
la respiration consciente activée nous donne accès
à nos vécus traumatisants, aux émotions
que nous avons refoulées et qui ont pu engendrer certaines
décisions de vie limitantes. Alors, petit à
petit, l'énergie de vie revient et se remet à
circuler. L'instant devient joie, gratitude, célébration.
D'une certaine manière, avec le désert ou dans
l'eau chaude, nous orientons notre vie vers la vastitude de
l'Etre.
Réel : Vous méditez dans
vos groupes ?
J.C.G. : Je préfère
dire qu'il y a toujours de la place pour des moments où
nous sommes plus attentifs à la Présence que
nous sommes. Cela prend parfois une forme méditative.
J'aime particulièrement proposer la pratique soufie
de la danse tournante, des moments d'assise ou de marche consciente.
Réel : L'objectif étant
?
J.C.G : De savourer le parfum
qui émane de l'Etre quand nous nous permettons d'être
en contact avec sa beauté.
Propos recueillis par Georges
DIDIER
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