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Vers une psychanalyse élargie

La dimension transpersonnelle
en psychothérapie
et
Le potentiel de guérison des états modifiés de conscience...

Cythara Martine Gercault

Par Cythara Martine Gercault,
psychanalyste et psychothérapeute

Depuis de nombreuses années, des initiatives "spirituelles" d’inspiration souvent orientale ont vu le jour en occident, recouvrant parfois l’enseignement tibétain sur certains points. Ainsi, dans de nombreux groupes se pratique le retour dans les vies antérieures. On associe aux traditions indienne et tibétaine des méthodes d’origines diverses. L’hypnose, la respiration, le chant, alternent avec les mantras.

Les résultats sont très inégaux, les écueils nombreux et la démarche souvent dangereuse.

Cette descente labyrinthique dans la mémoire oubliée, hors du temps, est le plus souvent effectuée sans cadre structurant par des “thérapeutes” sans qualification et sans scrupule. Cette renaissance de souvenirs, au lieu de purger l’angoisse existentielle du sujet, va venir l’amplifier le laissant dans une errance psychique assurée et insupportable.

Nous avons assisté, dans certains groupes où régnait une totale absence de guidance psychothérapeutique, à des décompensations de type psychotique.

Ce flirt de l’occident avec l’orient recouvre en fait une sphère très large et disparate. Si dans la meilleure des hypothèses il s’agit de transformation évolutive de la psyché visant à la transcendance, dans de nombreux cas, il recouvre des pratiques inconséquentes extrèmement douteuses.

Transposées à l’occidentale, ces techniques de régression, si elles font "voyager", ne sont pas toujours heureuses et anodines.

Et c'est là qu'intervient la formation théorico-clinique du praticien, outil indispensable pour la sécurité du patient.

L’ enjeu n’est pas de découvrir un folklore ou le contenu fantasmatique de souvenirs inconscients mais aussi et surtout de pouvoir ouvrir l’écoute à “une autre langue”, à un autre type de discours : celui de l’inconscient individuel ou collectif.
Les implications de ce travail en état modifié de conscience sont considérables, appelant à une révision de quelques paradigmes fondamentaux de la psychologie et de la science en général.

Ne perdons pas de vue qu’"ouvrir la boite de Pandore", c’est rencontrer de la dynamite. Soulever n’en serait-ce que le couvercle, comporte des risques puissants.
Ces pratiques souvent empiriques doivent être exercées dans un cadre thérapeutique rigoureux et sécurisant, hors du sensationnel.

La quête du sacré est présente en l’homme. Elle peut engendrer la créativité ou l’intolérance.

peinture

En tant que psychanalyste, je me suis toujours plus préoccupée de l’être souffrant que des chapelles thérapeutiques, plus de création personnelle que de normalité.
L'espace thérapeutique se dessine alors dans l’étonnement et la soumission à un Tout pour lequel les mots manquent mais qui chaque fois propulse la clinicienne que je suis dans de nouvelles dimensions d’intérêt, de sens et de responsabilités.
J’ai depuis toujours senti qu’au-delà du monde matériel coexiste un monde tout aussi objectivement réel, mais plus ou moins accessible selon les moments et les individus sous forme de visions, voix ou “apparitions”.
Dans sa correspondance avec Romain ROLLAND en 1930, FREUD reconnaît que l’intuition mystique peut apporter des éléments très précieux pour une embryologie de l’âme :

Je ne suis pas sceptique; je suis tout à fait sûr d’une chose, c’est qu’il existe absolument certains faits que nous ne pouvons connaître actuellement.”.

N’avoue-t-il pas ainsi, à mots feutrés, l’inadéquation parfois de la psychologie du "moi" à rencontrer les couches spirituelles qui sommeillent en nous ?
En effet, la psychologie occidentale s’est peu attardée sur l’aspect spirituel de l’homme, l’ignorant ou alors l’étiquetant de pathologique.
Science profane, elle cerne la problématique personnelle et la décrypte, quant à la spiritualité, cure de l’âme et art sacré, elle voit au travers...
Or, nous avons tout intérêt à mettre un terme à ce clivage afin d’ établir des passerelles pour reconstruire et réinventer la pratique de la psychothérapie.
Ne s’agirait-il pas d’allier psychologie et spiritualité dans un cadre circonscrit nimbant la rigueur clinique de la sagesse des pratiques anciennes ?

Chez SOCRATE, rapporte PLATON, la “thérapie” procède du service aux dieux, et l’âme est le réservoir de l’être. En pénétrant ses mystères, nous favorisons l’éclosion de la vie.
Mais le “Soin de l’âme”, travail provocateur au sens alchimique, requiert un courage véritable sans lequel nous ne pourrions explorer les zones les plus obscures de notre être, lesquelles laissent apparaître des images que l’on souhaiterait ne pas voir.
Et pourtant là où s’engendre le travail le plus douloureux réside l’essence de notre âme en ce qu'elle a de plus personnel.

Quand et comment intervient la dimension transpersonnelle dans ma pratique ?

Elle est toujours présente, figurée, dans un au-delà de tout désir personnel et de toute interprétation idéologique.
Il s’agit d’un espace sans frontière dans lequel j’accueille une parole que ne pourraient entendre des thérapeutes n’ayant eux-mêmes vécu des expériences transpersonnelles. Mon travail auprès de Stanislav GROF et de chamanes m’a parfois fait sentir l'insuffisance de l’appareil métapsychologique freudien qui, malgré la sécurité théorico-clinique qu'il offre, ne suffit pas toujours à contenir les émergences spirituelles* que peuvent vivre certains patients .

En état de conscience modifiée, le sujet passe de l’autre côté du miroir et franchit des couches inaccessibles en état de veille à ses sens, le resituant dans sa qualité non seulement d’être humain, mais aussi d’être cosmique.

Dans ces états inhabituels et pluridimensionnels, il peut devenir un microcosme contenant de façon holographique toutes les informations se rapportant au macrocosme, aventure exaltante le transformant en “être sans frontière”.
Ces nouvelles perceptions accroissent le rapport à soi-même et au monde et modifient considérablement le champ clinique du psychothérapeute.

C’est ainsi que de psychanalyste, je suis devenue “passeur”, et ai pu “entre le visible et l’invisible”, au-delà des mots, faire traverser à certains l’océan de leurs marécages intérieurs sans la crainte, pour eux, d’une hospitalisation doublée d’une camisole chimique.
Je faisais tout simplement confiance à ce qui guidait notre travail, et surtout à ce qui avait été à l’origine de notre rencontre.

Plus le temps passe, plus m’apparaît important pour le thérapeute d’être comme un canal à travers lequel filtrent des informations émanant d’une source intuitive.
Ce qui ne peut manquer de nous interroger est ce constant travail qu’il doit exercer sur lui :“constant cleaning” disait WINNICOTT. Toujours garder la fenêtre ouverte pour laisser le dehors balayer les scories et se méler au dedans, évitant ainsi l’asphyxie.

Etre psychanalyste, c’est accepter de remettre toujours en cause les acquis. C’est être éternellement frais pour retrouver l’enfant en soi, dans une perpétuelle récréation et re-création. S’amuser, re-créer, jouer et innover. Mourir et renaître à soi et au monde.

Et je m’interroge sur l’acte psychanalytique.

Peut-on le codifier au risque de le voir identifié à un acte médical ?
Sommes- nous dans quelque chose de transcriptible, et transmissible par concepts interposés?
La théorie appartient-elle à un seul homme ? La psychanalyse est-elle une théorie inter-relationnelle ?
Le psychanalytique doit-il demeurer une réalité close sur elle-même ou s'ouvrir à d'autres médiations psychothérapiques ?
On entre dedans ou on est au dehors.
En fait, la réalité est plus subtile. S’il existe une antériorité de la théorie et des modèles psychanalytiques, quel usage, quelle utilité, quelle signification ?
Comment peut-on conjuguer la référence psychanalytique au transpersonnel ?
Et je rêve alors d’une interdisciplinarité excluant le clivage entre l’intra-analytique et l’extra-analytique. Foetalité idyllique où tout prendrait corps et sens au-delà des problèmes épistémiques.
Il me semble parfois présomptueux que le freudisme puisse avoir le dernier mot.

La psychanalyse ne constitue pas toute la psychothérapie, elle en est une des branches.

Cependant, il nous apparaît essentiel que son appareil théorico-clinique demeure le soubassement de toute pratique, au risque pour le psychothérapeute de parfois déraper vers des zones difficilement maîtrisables.
Si son plus grand mérite est la découverte de l’inconscient, sa limitation serait, selon ses détracteurs, qu’elle ne s’occupe parfois que des aspects psychiques "inférieurs". Or la psychanalyse, souvent caricaturée comme une psychologie du profond et du "descendant" a plus à offrir et l’inconscient n’est pas que cela.
Il en va de l'ouverture du psychanalyste de relier en sa praxis les apports et réflexions de courants différents.
Souhaitons qu'il refuse d’être ligoté par des soucis obsessionnels d’orthodoxie. On peut penser ensemble psychanalyse et autres approches dans une liaison consubstantielle. C’est peut-être là que se joue son destin. La préoccupation essentielle pour l’analyste n'étant plus le rapport à une théorie de l’inconscient, mais avant tout son rapport à l’inconscient, - et au sien d’abord.

lotus

“La théorie, ça n’empêche pas d’exister”, écrivait FREUD.

Le psychanalyste ne doit plus se fier uniquement aux seules ressources de sa science et de ses mythes. Il lui faut les dépasser et écouter avec une “troisième oreille”.
La technique appliquée de façon orthodoxe devient une vitre d’impersonnalité et de défense.
On a trop oublié l’homme ces dernières années, calfeutré derrière sa souffrance, qui vient à nous, souvent désespéré, désossé de tout désir, à la dérive, “le ciel est vidé”, en quête de sens.
Qu’est-elle cette rencontre, ou plutôt que devrait-elle être, si ce n’est celle de deux êtres authentiques, où l’un va baliser un chemin pour aider l’autre à tisser l’union de son Etre au Monde.
Et la notion centrale est celle du temps. Il y a un temps à vivre, car avant celui de la liberté, le patient va suivre les passages de l’ombre à la lumière, marche en plusieurs étapes qui soutient son itinéraire intérieur. Le temps est celui d’une herméneutique, et l’espace thérapeutique s’apparente à un tableau de KANDINSKY que le patient pénètre peu à peu. Le peintre écrit dans “Du spirituel dans l’art” :

J’ai voulu mettre dans chaque partie une série”infinie” de tons qui n’apparaissaient pas à première vue. Ils devaient d’abord rester entièrement cachés, surtout dans la partie sombre, et ne se révéler qu’avec le temps au spectateur profondément attentif, d’abord confusément et comme en s’essayant, pour résonner ensuite de plus en plus, avec une force croissante ”.

Forme et contenu, temps de la marche vers le symbole et symbole de la marche. Théorie du voilé-dévoilé. Et enfin transparence de la joie quand celui que j’accompagne découvre enfin la force “immense” qui le porte.

Je terminerai par cette phrase de Wassily KANDINSKY qui est toujours pour moi une source d’inspiration, il y définit l’art avec une exigence magnifique. Etre thérapeute, n’est-ce pas exercer un art “vraiment pur au service du divin”... en l’homme :

L’art dans son ensemble, n’est pas une création sans but de choses qui se dissolvent dans le vide, mais une force qui tend vers un but et doit servir à développer et affiner l’âme humaine, participer au mouvement du Triangle. Il est le langage qui, dans sa forme particulière, parle à l’âme des choses qui constituent son pain quotidien et qu’elle ne peut recevoir que sous cette forme. L’art se dérobe-t-il à cette tâche, rien ne saurait combler le vide de cette absence, car il n’existe aucune autre puissance capable de le remplacer”.

Martine Gercault

* Vient de l’anglais “spiritual emergency” : période de tension durant laquelle des individus vivent une profonde crise intérieure accompagnée de symptômes psycho-somatiques et troubles psychiques étranges pour l’entourage. Ils entendent, voient, perçoivent “l’invisible”, sans pour autant être coupés de la réalité existencielle et quotidienne. Il ne s’agit donc pas d’une psychose, et le DSM 4 a désormais admis qu’il ne s’agit pas d’un épisode psycho-pathologique. Encore faut-il que le psychiatre ou psychothérapeute puisse entendre qu’au-dela s’éveille une extension psychique et spirituelle.


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