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Interview d’Andrew Cohen

Andrew Cohen

Andrew Cohen est un enseignant spirituel américain et un penseur visionnaire largement reconnu pour sa contribution unique dans le domaine émergeant de la spiritualité contemporaine. A travers ses conférences, séminaires et publications, il nous invite à la transformation de la conscience et à penser collectivement à quelque chose de nouveau, qui ne s’est jamais produit auparavant.

01 Quelle est votre vision ?

Question : Quelle vision inspire votre travail ? Qu’essayez-vous d’accomplir ?

Andrew : Changer le monde. C’est une affirmation extrêmement audacieuse, mais c’est ainsi. Mon travail n’est dédié à rien de moins qu'une révolution totale de la conscience humaine, une révolution qui doit se produire pour le salut de tous. Si aucun changement fondamental ne se produit, et ne se produit rapidement, nous allons vers le désastre. Nous sommes trop nombreux sur la planète et nous avons dangereusement abusé de ses ressources. Les êtres humains ont désormais un pouvoir sur la vie, de création et de destruction, qui était naguère considéré comme l’apanage des dieux. Pourtant, notre niveau de développement moral, éthique et spirituel est en décalage bien loin derrière.
J’encourage donc les gens à regarder leur existence dans ce contexte, parce qu’alors la question du développement spirituel et de l’évolution devient particulièrement pertinente – en fait, elle s’avère urgente. Quand nous commençons à envisager l’immense portée de ce contexte, alors nous reconnaissons que notre extraordinaire potentiel de transformation personnelle et notre besoin de l'actualiser ne sont en rien séparables de notre condition en tant qu'espèce. En fin de compte, la crise mondiale est une crise spirituelle. C'est une crise de conscience.

Q : Pourquoi dites-vous que la crise mondiale est de nature spirituelle ?

A : Parce qu’il est évident qu’il n’y a aucun individu ou groupe qui choisisse consciemment de polluer le monde ou de le surpeupler. C’est pourtant bien nous qui avons créé cette crise, en tant qu’individus et aussi en tant que cultures, par notre manque de conscience, notre vision égocentrique et notre étroitesse d’esprit. Et la question n’est pas tant que nous n’ayons pas les moyens pratiques de régler ces problèmes, mais plutôt que nous les envisageons avec l’état d’esprit qui les a causés. Donc nous avons désespérément besoin qu’une minorité suffisante opère un saut dans la conscience, un saut moral, un saut spirituel. Nous devons évoluer depuis notre niveau de conscience actuel, égocentrique et mesquin, vers un niveau beaucoup plus élevé et un point de vue beaucoup plus vaste.

Q : Si cela dépend des individus, comment ce genre de changement peut-il se produire à grande échelle ?

A : Ceux qui sont à l’avant-garde vont devoir faire ce pas et tracer la voie du futur. C’est-à-dire nous, vous et moi, ici même et maintenant. Le simple fait de penser à ces questions, voyez-vous, signifie que vous faites partie d’une minorité privilégiée. La plupart des gens sur cette planète n’ont pas la liberté de même commencer à considérer ces questions philosophiques et spirituelles car ils doivent consacrer tout leur temps et toute leur énergie à seulement survivre. La petite minorité d’entre nous qui a le temps et la possibilité de se livrer à cette introspection a énormément de chance et pourrait suffire pour déclencher un vrai changement. Mais le plus fou dans cette histoire, c’est que nous ne le faisons pas ! Pourquoi ? Parce que nous sommes bien trop préoccupés par nous-mêmes. L’ironie tragique du grand gâchis post-moderne, c’est que les gens comptant parmi les plus évolués et les plus privilégiés de la planète se perdent dans un rapport affectif et psychologique à l’existence très primaire : ils sont enlisés dans un bourbier de narcissisme et de préoccupation de soi.

C’est le défi que nous lance l’évolution. Il nous faut trouver le courage de replacer notre aspiration spirituelle personnelle dans le contexte le plus grand possible. C’est ce qui peut nous obliger à nous extirper du narcissisme et de la préoccupation de soi. Nous devons trouver le courage de nous réunir pour affronter ensemble les défis qui nous attendent. Et pour cela, nous avons besoin d’une nouvelle spiritualité. Nous avons besoin d’un nouvel éveil.

02 Qu’est-ce que l’Eveil évolutif ?

Q : Pourquoi avons-nous besoin d’une nouvelle spiritualité?

A : Parce que nous vivons au vingt-et-unième siècle. Nous ne sommes plus ni dans l’Inde ancienne, ni à l’époque biblique, ni même, dirais-je, dans les années soixante. Nous devons découvrir ce que la spiritualité et son but ultime, l’éveil, signifie à notre époque. Nous sommes nombreux, nous qui appartenons aux générations post-modernes, à avoir grandi dans une période de transition majeure. Du coup, nos vies se retrouvent dénuées de direction et de cadre spirituels, philosophiques et éthiques. Devenus trop sophistiqués pour croire aux mythes de nos propres traditions, nous les avons dépassés. Le problème, c’est que nous n’avons rien trouvé pour les remplacer. Alors, spirituellement, nous sommes à la dérive. Il nous a fallu trouver notre chemin par nous-mêmes, et pour la plupart nous n’avons guère abouti. Dans les années soixante, certains d’entre nous se sont tournés vers l’orient, à la recherche de réponses que nous ne trouvions pas chez nous. C’est ainsi que nous avons découvert les traditions de l’Éveil et les richesses de la sagesse ancienne. Cependant, comme beaucoup commencent à s’en rendre compte, les approches traditionnelles, orientales comme occidentales, à bien des égards ne sont pas adaptées aux besoins de l’être humain de notre époque, un être humain en évolution.

Q : Quel est le problème en ce qui concerne les approches traditionnelles ?

A : Très simplement, la plupart des traditions n’ont pas une approche qui embrasse tout le contexte de l’émergence humaine, le contexte cosmique, évolutif, qui se développe dans le temps et se déploie vers l’avenir. En orient, en particulier, la tendance est de mettre l’accent trop exclusivement sur la transcendance. Par exemple, dans la plupart des enseignements traditionnels de l’Éveil, le but recherché est un état de conscience qui nous libère du monde. Dans ce sens, les aspirations spirituelles de beaucoup de chrétiens ne sont pas si différentes quand il s’agit d’aller au Ciel après la mort. Tant que le but d’un chemin spirituel est situé au-delà de ce monde, qu’on l’appelle nirvana ou paradis, on développe une relation ambiguë avec ce monde. Comme nous l’avons tous constaté, beaucoup de personnes sincères et sérieuses, engagées dans la spiritualité telles que des moines bouddhistes ou des prêtres catholiques, semblent avoir une relation ambivalente avec le monde manifesté. Quand on met trop l’accent sur la transcendance, il est difficile de tenir compte de l’expérience humaine d’une façon pleine et intégrée - qui en fin de compte embrasse la totalité de la vie. De nos jours, le concept de transcendance est utilisé trop souvent comme un narcotique, ou un moyen d’éviter l’énorme gageure que représente une vie passionnée et engagée dans ce monde complexe et dément. Voilà pourquoi je m’efforce de définir une nouvelle approche de ce que l’on nomme Éveil [Enlightenment en anglais] – l’esprit éclairé ou illuminé : il s’agit d’embrasser la vie et ce monde, passionnément, de tout cœur et sans peur. J’appelle cet esprit « l’éveil évolutif ».

Q : Pourquoi ce nouvel éveil est-il évolutif ?

A : Parce que l’évolution est sa raison d’être ! Le but est d’être libéré de l’ego, tout comme dans l’Eveil au sens spirituel traditionnel, mais ce n’est plus un moyen d’échapper au monde. Dans cette nouvelle vision de l’Eveil, on cherche à être libéré des attachements de l’ego, on renonce à la préoccupation de soi narcissique, afin de pouvoir participer de tout son être au déploiement de l’évolution elle-même. Tout est là ! Quand on regarde l’expérience humaine dans le contexte de l’évolution, cela change tout.

Q : Quel est « le contexte de l’évolution » dont vous parlez?

A : Il a fallu quatorze milliards d’années d’évolution à la matière pour arriver au point où vous pouvez commencer à apprécier et comprendre le fait même de l’évolution. Pensez-y ! On a découvert l’évolution il y a seulement 150 ans environ. Quand les grandes traditions sont apparues, le fait que nous faisons partie d’un univers en évolution n’était pas connu. Mais à présent nous commençons à comprendre le processus extraordinaire qui nous a conduits jusqu’à ce stade. Et si nous nous laissons pénétrer de ce point de vue, cela change tout. Soudain notre vécu, au lieu d’être perçu comme un petit drame personnel dans lequel nous sommes confinés, est reconnu comme une infime partie d’une immense symphonie en déploiement continu qu’est la création. Nous prenons alors conscience que ce contexte demande de nous un rapport à la vie complètement différent.

Q : Pourquoi une compréhension de l’évolution devrait-elle changer notre façon de vivre ?

A : La reconnaissance de ce vaste contexte de l’évolution nous permet de commencer à apprécier la chance que nous avons, véritablement, d’être ici. Soudain, nous découvrons que nous avons l’extraordinaire possibilité de choisir de consacrer toute notre énergie à ce processus évolutif dont nous faisons déjà partie. Nous en faisons partie sans en être conscients. La plupart d’entre nous ne voyons pas le grand contexte dans lequel se déroulent nos vies. Mais lorsque nous nous éveillons à ce contexte, et reconnaissons que notre faculté de choisir nous permet, non seulement de nous libérer du narcissisme et de l’ignorance, mais encore de nous unir à la force de création elle-même, alors notre éveil commence. Vous voyez, tout repose sur la liberté de choix dont nous disposons en tant qu’êtres humains : notre libération comme notre esclavage. Il n’existe pas d’autre espèce qui ait ce pouvoir de choisir d’évoluer. À la lumière de cette découverte, vous devez vous demander : qu’est-ce que je fais de ce don du libre arbitre, quel est mon droit de naissance en tant qu’être humain ? Comment est-ce que je vis ? Est ce que je participe, complètement et de tout cœur, au processus de la vie pour le bien de l’évolution de la conscience elle-même ?

Q : Comment est-il possible que nos choix individuels puissent modifier le cours de l’évolution ?

A : Le fait est que nous sommes déjà en train d’influer sur l’évolution. Un de mes amis, le cosmologue Brian Swimme, disait récemment que, à ce stade de l’évolution, le choix humain prend le relais de la sélection naturelle. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que, pour la première fois dans l’histoire, nos choix en tant qu’êtres humains sont devenus la force principale qui détermine le futur de notre planète. Or, pour la plupart, ces choix sont inconscients. Tant que nous resterons perdus dans le cauchemar inconscient du narcissisme et de la préoccupation de soi, nous serons incapables d’estimer à sa haute valeur le don du libre arbitre. Voilà pourquoi il est si urgent de s’éveiller maintenant, c’est-à-dire d’affranchir nos choix de la dépendance compulsive aux peurs et aux désirs de l’ego.

En un mot, pour l’être humain mature, en ce début du vingt-et-unième siècle, le but de l’éveil est de libérer de l’emprise tyrannique de l’ego notre miraculeuse capacité de choisir. Cela implique vraiment tout : aussi bien la survie de notre espèce que son évolution. D’un point de vue pratique, cette évolution demande qu’un nombre de plus en plus important d’êtres humains soit capable de reconnaître le vaste contexte de l’évolution, et accepte de prendre la responsabilité de ce que cela implique. Nous devons vivre la vie humaine comme un don inestimable, et employer le don du libre-arbitre pour le bien de l’évolution elle-même.

03 Quel est le chemin ?

Q : Quel est le chemin de l’éveil évolutif et quels en sont les obstacles ?

A : Il n’y a qu’un obstacle à l’éveil : l’ego. Si nous voulons être libres, si nous voulons être éveillés, nous devons payer le prix. Ce prix est le même qu’il y a cinq mille ans : c’est la la mort de l’ego. Dans l’Eveil évolutif, c’est la même chose : si l’évolution doit réellement se déployer à travers nous, alors notre attachement à l’ego doit être transcendé. Voilà le chemin.

Q : Que voulez-vous dire par « ego » ?

A : Il y a plusieurs définitions du terme « ego ». Dans la définition des psychologues, l’ego – ou « le moi » – est le principe d’auto-organisation du psychisme. Il est bien évident que nous ne voulons pas transcender cet ego-là, car alors nous serions en très mauvais état ! Dans le sens spirituel, l’ego peut-être simplement défini comme le narcissisme : notre fascination profonde et compulsive pour notre image, notre attachement à l’idée d’être unique. Cela se traduit par l’asservissement, psychologique et affectif, à un rapport à la vie foncièrement centré sur soi. Le narcissisme est une maladie post-moderne. Tant que nous serons perdus là-dedans, nous ne serons pas disponibles, nous serons incapables de vraiment répondre à l’impulsion spirituelle qui nous exhorte à évoluer. Nous sommes tellement absorbés dans la contemplation intérieure de notre image qu’il nous est difficile d’avoir la moindre relation authentique avec l’extraordinaire mouvement de vie dont nous faisons tous partie. Pour cette raison, la plupart des gens se contentent de traverser l’existence en faisant du sur-place, sans jamais évoluer. Donc, vu dans le contexte global, l’ego apparaît sous un jour très différent de l’idée qu’on s’en fait habituellement : on le perçoit, littéralement, comme force anti-évolutive. Quand nous reconnaissons tout ce que peut apporter à l’ensemble du processus l’être humain une fois libéré, nous voyons aussi qu’il est impératif de soumettre cette partie de nous-même, et de la maintenir sévèrement sous contrôle. Pourquoi ? Parce qu’ainsi l’ego ne pourra nous empêcher d’être disponibles pour participer de tout notre être au processus évolutif.

Q : Qu’est-ce que le soi au-delà de l’ego ?

A : Il y a différents niveaux du soi, de ce que nous sommes. La partie la plus profonde est le Soi absolu, domaine non manifesté, au-delà du temps et de la forme. On peut en faire l’expérience consciente en méditation ou dans les moments de paix spontanée et d’extase. Quand vous faites l’expérience du Soi absolu, vous reconnaissez cette part de vous-même qui n’est jamais née et qui ne mourra jamais. C’est le fondement de l’être, le vide à partir duquel a émergé toute cette masse d’énergie, de matière et de conscience en évolution. Bien qu’il soit la source de la paix ultime, de la plénitude et de la béatitude, ce fondement n’est pas impliqué dans le processus de la vie, parce qu’il n’est jamais devenu quoi que ce soit, y compris vous-même.

Et puis il y a le Soi authentique, qui réside entre le fondement de l’être et l’ego. Dans l’être humain qui s’éveille, le Soi authentique est l’expression et la manifestation de la cause première, ou principe créateur. C’est l’aspect de votre soi manifesté qui est déjà sans ego, qui est déjà libre. En tant qu’être humain incarné, c’est votre dimension la plus saine, celle qui embrasse la totalité de la vie. Comme je l’ai dit, cet aspect de vous est déjà libre. Ce Soi authentique n’a pas besoin de thérapie ni de pratique spirituelle pour laisser tomber les empreintes malsaines du passé. C’est la part de soi qui n’a jamais été meurtrie, offensée ou traumatisée. Pourquoi ? Parce qu’elle émane d’un niveau de manifestation plus subtil, qui peut être perçu dans ce monde mais qui n’est pas de ce monde. Ce soi authentique se soucie passionnément de la vie, de la vérité et de l’évolution. Sa manifestation est toujours spontanée. Alors que l’ego est une expression de la dimension personnelle et historique, le Soi authentique est une expression, dans la conscience, de l’impulsion évolutive – qui est toujours impersonnelle et universelle. Lorsque, du fait de l’ignorance, la conscience est prisonnière du monde grossier des peurs et des désirs de l’ego, il est impossible d’éprouver la paix, la béatitude, la plénitude du Soi absolu ou la passion pour la vie qu’est le Soi authentique.

Q : Alors, comment aller au-delà de l’ego ?

A : Par la découverte vécue du Soi authentique. La plupart des gens ne s’éveillent jamais au Soi Authentique et par conséquent ils ne comprennent pas pourquoi l’ego est un tel problème. C’est seulement par l’expérience du Soi authentique que l’on peut commencer à découvrir à quel point l’ego est un obstacle réel, et que l’on peut trouver l’inspiration et la force nécessaire pour transcender l’ego. Quand on découvre cette dimension de soi-même où l’ego n’a jamais existé, quand on éprouve cet amour de la vie resté intact, cette passion sans retenue pour son évolution, à ce moment on veut, et parfois même on veut désespérément, se libérer de tout attachement à l’ego et à ses distractions sans fin. Donc, la seule façon d’aller au-delà de l’ego est de le vouloir plus que toute autre chose.

Ce qu’il y a de fondamental dans l’éveil au Soi authentique, c’est la connexion sur le plan émotionnel avec le vaste contexte évolutif dont nous avons déjà parlé. Par là, on découvre ce qu’on pourrait appeler un impératif moral lié au besoin d’évoluer. Cela émerge des profondeurs de votre âme : je dois évoluer pour le salut de l’évolution elle-même. La conscience peut seulement évoluer à travers moi, et cela ne se passera pas à moins que je ne m’y consacre de tout mon cœur et sans condition. L’ important, c’est que ce désir ne nous est pas imposé de l’extérieur : on s’éveille à cette perspective. Lorsque l’être humain s’éveille et découvre l’impératif moral d’évoluer, alors il a trouvé un nouveau chemin. Pourquoi ? Parce qu’il a littéralement découvert, en lui-même, la véritable raison d’être – humain.

04 Pourquoi une communauté spirituelle ?

Q : Pourquoi avez-vous fondé une communauté spirituelle ?

A : L’émergence véritable d’un nouveau niveau de conscience est improbable en dehors d’un environnement très focalisé. En effet, les individus ou groupes d’individus qui se sont efforcés d’atteindre un stade de développement supérieur se sont toujours heurtés à d’importantes forces adverses. Pour qu’une telle tentative, infiniment délicate, exigeante et audacieuse, ait la moindre chance d’aboutir, elle doit reposer sur un groupe d’êtres humains mûrs et engagés, prêts à payer de leur personne jusqu’à l’héroïsme.

Sur la base de par ma propre expérience, je suis convaincu que l’éveil à venir ne sera pas un événement individuel, comme ce fut le cas dans le passé, mais plutôt une émergence collective ou intersubjective. C’est là le cœur de ce que j’essaie d’accomplir : l’apparition d’un nouveau niveau de conscience qui soit l’émergence de l’esprit éveillé à travers un collectif d’individus. J’ai eu l’intuition d’une telle possibilité dès les débuts de mon activité d’enseignant, puis, il y a quelques années, cette nouvelle conscience a commencé à se révéler, par éclairs, lors de réunions de mes étudiants les plus engagés, rassemblés dans une union profonde.

Q : Comment l’éveil peut-il émaner d’un groupe ?

A : Quand des individus engagés se rencontrent au-delà de l’ego, et dans ce seul but, alors peut émerger entre eux ce que traditionnellement on a appelé l’esprit éveillé, ou « d’inspiration supérieure ». Parce qu’ils se rencontrent dans le Soi authentique, la différence entre l’un et le multiple disparaît et l’esprit éveillé devient l’unique voix se parlant à elle-même par l’intermédiaire des différentes individualités. Dans un tel contexte de partage où l’esprit est éveillé en profondeur, une conscience plus élevée émerge comme nouvelle base intersubjective, et un potentiel véritablement révolutionnaire se dévoile. Je crois vraiment que c’est ainsi que nous pouvons trouver notre salut individuel et collectif. C’est une ouverture sur des relations humaines d’un ordre complètement nouveau : non seulement, nous nous éveillons ensemble à ce niveau de conscience plus élevé, mais, plus important encore, nous commençons à nous y engager afin de découvrir comment créer l’avenir.

05 Avons-nous encore besoin de gourous ?

Q : Si l’éveil devient une affaire collective, avons-nous encore besoin de gourous ?

A : Au stade où nous en sommes actuellement, je dirais oui. Si nous voulons véritablement atteindre un niveau de conscience supérieur, alors, avoir un gourou, maître, mentor ou guide, est essentiel. Sans la tension évolutive, positive que crée un exemple vivant, un témoignage authentique de ce niveau supérieur, il n’y aura vraisemblablement pas de transformation, parce que la plupart d’entre nous ne veulent tout simplement pas changer à ce point-là. Ainsi, avec mes propres étudiants, de puissantes émergences d’éveil évolutif n’ont pu survenir que parce que j’ai exercé sur eux une énorme pression, insistant sur la nécessité vitale d’évoluer maintenant. Sans une telle exigence, la plupart des êtres humains n’arriveront pas à rester éveillés à ce contexte évolutif pendant très longtemps. Ce n’est pas dans notre nature de constamment pousser nos limites individuelles et collectives. Donc, à ce stade, je considère le rôle de l’enseignant comme une part essentielle du mouvement de l’évolution lui-même. Mais je crois que nous arriverons à un point où ce rôle ne sera plus nécessaire. Si un nombre suffisant d’individus atteint un niveau de maturité tel qu’ils peuvent se maintenir au-delà de l’ego, en tant que Soi authentique, cette conscience supérieure, ou esprit éclairé, sera véritablement la base de leurs relations. Lorsqu’un tel stade sera atteint, le rôle du maître individuel appartiendra au passé. Quand ce niveau de conscience sera stabilisé, je pressens que la fonction traditionnelle du gourou sera remplie par l’esprit même du collectif, phénomène prodigieux encore inconnu à ce jour. Mais jusque-là, un maître en chair et en os reste indispensable.

Q : Que pouvez-vous dire de la corruption qui semble de nos jours toucher beaucoup de guides spirituels ?

A : Il est évident que l’intégrité d’un maître spirituel est absolument cruciale. Mais il faut bien voir que les manquements de tant de gourous, prêtres, lamas ou moines, de ces trente ou quarante dernières années, sont devenus un prétexte facile pour nous défiler. C’est une excuse commode pour tomber dans le cynisme, pour conclure avec arrogance que nous savons déjà tout et n’avons besoin de l’aide de personne. Le problème, voyez-vous, c’est que lorsque nous avons perdu la foi, nous avons aussi perdu l’humilité.

Il est également important de comprendre que notre résistance au concept de gourou provient de notre culture post-moderne qui, en encourageant le narcissisme, nous a conduits à détester toute notion de hiérarchie. Nous n’aimons pas que quelqu’un soit au-dessus de nous ! Même des gens très intelligents ont souvent beaucoup de mal à admettre qu’il existe réellement des niveaux de conscience plus élevés. Pourquoi ? Parce que si c’est vrai, cela voudrait dire que nous-mêmes pourrions avoir à évoluer, et même – à Dieu ne plaise ! – avoir quelque chose à apprendre de ceux qui ont véritablement atteint ces niveaux supérieurs. Donc, si une révolution spirituelle doit se produire, je pense que le plus grand défi pour nous est de cultiver assez d’humilité pour reconnaître ceux qui ont authentiquement atteint un stade supérieur de développement, et assez de courage pour chercher à les rencontrer à leur niveau. Voyez-vous, si un maître est authentique, il ne pourra être satisfait que lorsque son élève l’aura égalé ou surpassé. Un vrai maître ne veut pas de suiveurs, il veut de véritables associés dans cette immense tâche qu’est la transformation évolutive.

06 Pourquoi êtes-vous si controversé ?

Q : Vous avez la réputation d’être un homme sans compromis qui ne mâche pas ses mots, ce qui vous vaut des soutiens enthousiastes comme des critiques virulentes. À votre avis, pourquoi provoquez-vous ces réactions extrêmes ?

A : C’est parce que j’essaie de créer quelque chose de nouveau, qui ne s’est jamais produit auparavant. Cela provoque une énorme résistance. L’évolution fonctionne ainsi : ce qui est ancien résiste toujours à ce qui est nouveau. Les gens qui suscitent la plus grande opposition sont ceux qui devancent les autres en poursuivant la vision d’une réalité possible qui n’a pas encore émergé. Mon histoire, depuis que j’ai commencé à enseigner, a été une alternance de paradis et d’enfer, car, avançant à la pointe du potentiel évolutif, je me suis trouvé confronté à une violente réaction du monde spirituel et même de certains de mes étudiants, c'est-à-dire de ceux qui m’étaient les plus proches.

Comme je le constate depuis de nombreuses années : « Tout le monde veut être éveillé, mais personne ne veut changer ». C’est un étrange paradoxe : de nos jours, nombreux sont ceux qui s’éveillent à l’impulsion spirituelle, et pourtant très peu d’entre eux veulent vraiment devenir des êtres humains différents. Je demande aux gens de se transformer d’une manière bien spécifique qui consiste à aller au-delà de l’ego. Et j’ai découvert, à rude école, que personne ne veut le faire. Certains reconnaissent intellectuellement la nécessité de ce dépassement, et ils disent « oui ». Mais, pour la plupart, quand ils sont au pied du mur, le défi s’avère trop insupportable sur le plan émotionnel. Déclarant la guerre à l’ego, je demande en quelque sorte au dragon de sortir de sa tanière pour me battre avec lui. Je préviens les gens, je leur dis très souvent que dépasser l’ego est la chose la plus dure que l’on puisse demander à un être humain, hormis de faire face à sa propre mort physique. Malgré cela, les gens sont toujours surpris quand ils atteignent les limites de leur propre désir de renoncer à l’ego, et bien souvent, même ceux qui sont déjà profondément engagés dans cette voie décident brusquement que c’est trop.

Voyez-vous, quand un individu dit « oui » à cet appel de l’évolution, il dit « oui » à la meilleure partie de lui-même. C’est un moment véritablement sacré. Car lorsque le contexte de l’évolution est profondément compris, notre conscience s’éveille soudain à l’obligation de se transformer, d’évoluer, c'est-à-dire de se rendre digne de ce qui nous a été révélé de plus profond. Mais dire « oui » n’est que le début du voyage. Notre sincérité va être testée. Si nous reculons devant ce à quoi nous avons dit « oui », alors nous disons en fait « non » à notre moi le plus profond. La plupart des gens n’ont pas l’humilité d’admettre ce fait. Aussi ridicule que cela puisse paraître, l’ego est humilié de ne pouvoir se transcender lui-même ; aussi, pour ne pas perdre la face, trop souvent, les gens se retournent contre ce qu’ils ont tenu pour le plus sacré.

Q : Ne pensez-vous pas que si vous adoptiez une approche moins radicale, avec plus de considération pour les besoins individuels, vous auriez davantage de succès et vous dérangeriez moins de gens ?

A : Non, parce que l’essence même de ce que j’enseigne est noir-ou-blanc. Le problème ne vient pas des individus mais de l’ampleur de la tâche à accomplir. Ce qui fait la différence est la mesure dans laquelle les gens veulent véritablement relever le défi. En fait, tout le monde est divisé à ce sujet, surtout au début. Lorsque nous réalisons l’énormité du changement à opérer, nous découvrons toujours que nous ne le voulons pas autant que nous le croyions. Alors il faut faire face au fait qu’il y a une partie de nous qui veut et l’autre qui ne veut pas. La part qui veut est le Soi authentique, celle qui ne veut pas est l’ego. Nous voyons alors que, si nous voulons être libre, nous devons renoncer à l’ego pour nous identifier au Soi authentique. Le tableau est très simple, et en fin de compte il est toujours partagé en noir et blanc. C’est vraiment tout ce qu’on a besoin de savoir à propos de la Voie. Parce qu’alors la question à laquelle chacun de nous doit répondre, seul face à lui-même, est celle-ci : jusqu’à quel point suis-je vraiment concerné par l’évolution ? Ai-je le courage de persévérer, quel qu’en soit le prix ? J’ai découvert qu’au bout du compte, c’est une question de conscience morale, de là où en est notre âme. Et cela, nous ne pourrons jamais le vérifier sans passer par le test de l’expérience.

Q : Donc, qu’est-ce qui fait la différence ? Qu’elle est la clé de l’éveil évolutif ?

A : C’est simple. En fin de compte, la clé réside toujours dans le choix individuel. Dans un premier temps, j’essaie de donner à tous ceux qui viennent à moi l’expérience de ce qu’ils pourraient être, et de ce que pourrait être le monde, si eux-mêmes et leur entourage demeuraient au-delà de l’ego, dans la béatitude, la clarté et la sincérité du Soi authentique. Voyez-vous, lorsque le Soi authentique d’une personne reconnaît le Soi authentique d’une autre, un monde nouveau se créé. C’est alors que nous découvrons le ciel sur terre. Et lorsque nous éprouvons l’extase et de la pureté de ce monde humain en éveil, nous savons que tout est là, que nous avons véritablement découvert ce qui est sacré : la fin du chemin, le trésor caché, l’autre rive. Alors chacun de nous est confronté à ce simple choix : est-ce que je veux abandonner cette partie de moi qui résiste, afin qu’un monde neuf puisse se manifester sur cette terre, en tant que moi-même ?

Pour en savoir plus : www.andrewcohen.org


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