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Méditation et Thérapie

par Dominique Vincent (psycho-thérapeute)

thérapieLa thérapie peut-elle contribuer à la pratique de la méditation ?

À l'heure du développement personnel tout azimut, il est bon de définir les rapports entre méditation et thérapie. S'agit-il d'un processus identique sous deux mots différents ? S'adressent-elles aux mêmes personnes ? Vont-elles dans le même sens ? Y a-t-il des problèmes de santé mentale qui sont révélés ou provoqués par la méditation ? Dans la pratique, ce sont souvent les mêmes personnes qui font alternativement ou conjointement une démarche méditative et thérapeutique et je constate dans ma propre vie l'intérêt complémentaire des deux.

Le développement de l'attention juste

En relisant certaines paroles de Bouddha, j'ai été émerveillé de la convergence de vue entre sa vision de la phénoménologie de la conscience et le type de thérapie que j'exerce. L'aspect fondamental en est qu'il y a un lien intrinsèque entre la sensation qui apparaît au niveau corporel, le vécu émotionnel et la pensée qui passe. Peu à peu, le méditant développe l'attention juste : Quand il éprouve une sensation, il sait qu'il éprouve cette sensation. Qu'elle soit agréable, désagréable ou neutre, il sait ce qu'elle est, agréable, désagréable ou neutre. Il en est ainsi également pour l'émotion et pour la pensée, pour le désir, les besoins, pour tout ce qui se passe en lui. Cela arrive dans le champ de la conscience de tous. La seule différence est que le méditant apprend progressivement à le reconnaître sans jugement, sans vouloir devenir autre, sans désirer une expérience différente de celle qui se présente, sans espérer s'améliorer. Ce qui s'oppose à la transformation intérieure est le désir même de cette transformation avec l'idée de ce qu'elle devrait être. Toute idée à son sujet ne peut être que fausse et nous égarer. Elle ne peut se faire que par l'acceptation consciente et bienveillante de son intériorité grâce à l'attention juste. Cette attention fonde la réalité du Bouddha en soi, la réalité de l'éveil qui est conscience dans l'instant avec son corollaire indissociable, la compassion.

Ce qui a été dit par Bouddha il y a 25 siècles est exactement ce qui fonde la thérapie, du moins telle que je l'entends. Ceci dit, il reste des questions fondamentales : Comment développer cette attention ? Quelles en sont les obstacles ? Il reste à comprendre les mécanismes du refoulement et du déni, des systèmes de défense à traverser pour que cette attention soit possible et que son champ ne soit pas tronqué. L'homme moderne présente-t-il une spécificité que nous avons intérêt à prendre en compte pour la mise en place d'une méthodologie adaptée ?

Où en sommes-nous ? Qu'est-ce qui nous pousse à nous mettre en route ?

Le point de départ d'une quête intérieure est fréquemment la prise de conscience que la vie telle que nous en faisons l'expérience ne peut nous combler. Métro, boulot, dodo... Une relation amoureuse plus ou moins satisfaisante... Une vie de famille, partenaire et enfants, avec ses joies et son usure ! La roue de la vie, le cycle du devenir... Nous percevons confusément que tout cela n'aura de sens que si nous trouvons notre centre. Et un jour, à la vue d'un paysage magnifique, le regard d'un enfant, une rencontre, la perte d'un être cher, une fenêtre s'ouvre, nous savons qu'il est temps de prendre la route.

Nous partons souvent avec un certain nombre de handicaps plus ou moins lourds. Citons en quelques uns : La notion de péché et l'expérience de la culpabilité. Une éducation qui nous a coupé de notre corps et de nos émotions. Une sexualité qui n'est plus naturelle à cause du conditionnement social et parfois des abus subis. Nous sommes souvent plein de frustration et de colère, stressé par le rythme de vie et la compétition généralisée. Nous ne savons pas établir des relations interpersonnelles satisfaisantes. Plutôt que l'amour et la conscience, nous avons appris la dualité, le bien et le mal et la nécessité de faire des efforts pour devenir meilleur. Maintenant, nous sommes clivé. Une partie de nous au niveau pulsionnel et émotif, doit être refoulé. Quand les blessures sont anciennes et profondes, le refoulement nous permet de survivre au quotidien sans ressentir de souffrances intolérables. Mais il y a un prix à payer : la posture change, la respiration se limite et la circulation d'énergie vitale se bloque dans plusieurs parties du corps entraînant Àôt ou tard des désordres psychosomatiques. Nous n'osons plus la vie.

L'équilibre émotionnel du méditant

thérapieDès que nous entreprenons une démarche méditative quelque peu intense, cela a toujours pour effet de réveiller notre énergie vitale, donc de réveiller les démons endormis, sexualité, colère, tristesse, envies, peurs... d'autant plus rapidement que la méthode choisie utilise des exercices vigoureux de respiration, de chanting, de positions de yoga ou de danses. La contemplation sur les déités courroucées du Bouddhisme tibétain, sur les images de Kali et du Shiva-Lingam du Tantra et de l'Hindouisme aura le même effet. Le méditant devra alors faire des choix plus ou moins conscients. Il peut abandonner la pratique ou la limiter au point qu'elle devienne ineffective et ne présente plus de danger pour son équilibre émotionnel. Il peut aussi durcir ses défenses ce qui fera de lui un être sévère, jugeant ceux qui ne suivent pas la même voie que la sienne, refusant la proximité de tout ce qui pourrait l'ébranler. Certains à la personnalité plus fragile se trouveront alors à risque de décompensation psychotique.

Pour traverser positivement cette étape, il est souvent indispensable de donner la main à un guide expérimenté qui soit capable de reconnaître le niveau d'angoisse et de moduler la pratique en fonction de l'évolution. Ce guide, doit s'être construit en dépassant ses systèmes de croyance et en intégrant le contenu du refoulé. C'est la définition du mot Gu-ru, littéralement celui qui a intégré ombre et lumière. Un thérapeute ne peut jouer ce rôle que partiellement à condition d'être conscient du chemin qu'il lui reste à parcourir.

La nécessaire expérience de l'individuation

La première phase de l'aventure humaine qui conditionne tout le développement ultérieur est de se reconnaître comme être séparé possédant un territoire corporel, émotionnel et une capacité rationnelle propre. Nous devons faire le deuil de la fusion avec la mère pour avoir accès aux relations interpersonnelles et pour percevoir l'immensité de l'existence. C'est alors seulement que la conscience du moi acquiert la possibilité de se retourner sur elle-même comme le serpent qui se mord la queue pour accéder au soi, champ de présence personnelle où émerge toute perception dans l'instant. Le moment où je dirige mon attention à la source des phénomènes, à ce champ de conscience lui-même, je peux recevoir le cadeau de la grande présence qui est aussi beauté et extase. Autrement dit, il est nécessaire que le moi soit construit pour avoir accès au soi et, de là, se perdre pour se retrouver conscience cosmique, qu'on l'appelle Brahma, Bouddha ou Shiva.

Le problème est que pour beaucoup d'entre nous - peut-être est-ce d'ailleurs la règle générale - la première étape n'est pas vraiment traversée, celle qui consiste à se séparer de la mère et à accéder pleinement à son individualité. Là aussi existent des risques de décompensation et méditation et compréhension psychologique doivent marcher main dans la main. Le manque du père, le tiers indispensable, se cumule au rejet de l'homme par bien des mères et cela interdit la séparation et l'individuation. Le cordon ombilical n'est jamais coupé et l'enfant reste aux prises avec la mère pour le restant de ses jours à moins d'un bon travail de conscience. La méditation peut certainement contribuer à la perception de soi, mais certaines expériences proposées trop tôt peuvent amener quelqu'un à se déconnecter de son corps et à refuser les défis de la réalité relationnelle et sociale. La construction d'instances psychiques saines n'est pas une mince affaire.

Quelles thérapies ?

thérapieQuand je parle de thérapie, je ne considère pas seulement la psychothérapie, mais toutes les approches actuellement disponibles qui favorisent la prise de conscience de son corps, la relaxation, la circulation des énergies, le dégagement émotionnel, la reconnaissance des blessures et des scénarios hérités de l'enfance et la compréhension de la façon dont le mental fonctionne avec ses conditionnements et ses croyances. Aucune méthode n'est parfaite mais celles qui tentent une synthèse entre la sagesse orientale et les recherches modernes me semblent très prometteuses car la méditation y est déjà présente. Le modèle taoïste qui intègre exercices, respiration, massages, acupression et acuponcture, une vision très fine du corps énergétique et du devenir des émotions me semble très riche. Le Tantra offre des outils similaires quand il est utilisé d'une façon juste.

De nombreuses approches psycho-corporelles modernes s'accordent très bien avec la méditation, mais il est bon de s'assurer que le thérapeute possède aussi une bonne formation en psychologie, même en psychopathologie et qu'il suive un code d'éthique solide. La psychanalyse classique apprend à laisser émerger et à reconnaître ce qui se passe en soi sans but planifié mais délaisse parfois le vécu corporel et le dégagement émotionnel. Elle est particulièrement précieuse, dès qu'elle est intégrée à une méthode psycho-corporelle.

Le besoin est là

Ce que j'explore dans cet article ne vient pas d'une recherche théorique mais de constatations parfois douloureuses. Certaines personnes se dirigent vers la méditation en pensant pouvoir échapper à une thérapie qu'elles pressentent confusément comme une difficile prise de conscience. C'est la pire chose qu'elles puissent faire : Soit la technique suivie les feront se couper encore plus de ce qu'elles n'osent regarder, soit elles se trouveront confrontées à un niveau d'angoisse intolérable. Sans aller à ces extrêmes, un bon déblayage émotionnel ne peut que favoriser une pratique agréable qui ne soit pas entachée d'un volontarisme épuisant et desséchant.

Pour moi, la thérapie est une Sadhana et je ne peux terminer sans vous confier une expérience personnelle dans laquelle certains se reconnaîtront peut-être...

L'épreuvedessin de Deepa

Il y a quelques temps j'ai participé à une retraite Zen utilisant les Koans : Le méditant reste des jours durant, parfois des mois ou des années, avec un problème qui ne peut trouver de réponse avec le mental seul. Le processus mène à des expériences existentielles successives. J'en suis sorti à la fois vulnérable et intensément vigilant. À ce moment précis j'ai dû prendre une décision qui mettait en danger ma relation amoureuse. Si je ne la prenais pas, je perdais toute ma consistance personnelle et tout respect de moi-même. Quelques heures plus tard, j'ai plongé dans des émotions archaïques occultées depuis toujours, tout à la fois racines de ma codépendance affective et obstacle à la méditation. Ce que j'ai éprouvé alors était si douloureux que j'ai compris pourquoi certains pouvaient décompenser ou penser au suicide. Au plus fort de cette crise qui a duré quelques heures j'ai pris une décision très claire : Je ne perdrais pas la tête. C'était ma responsabilité de faire ce qu'il fallait pour soigner cette blessure. J'ai été rencontrer la responsable du séminaire que je venais de terminer pour m'exposer à un autre être humain et pour mettre des mots sur ce que j'éprouvais. Je me suis fait aussi donner un massage centré sur le ventre, Hara et deuxième Chakra. J'ai pris soin de cet enfant qui n'avait pas encore accepté d'être né.

Dans les jours qui ont suivi, j'ai reçu de deux thérapeutes et aussi de quelques amis très chers, un véritable fleuve d'amour, probablement ce que ma mère n'avait pu me donner. Je crois que cela a été possible parce que je n'ai pas cherché à prétendre que tout allait bien et que j'ai exposé ce qui se passait sans complaisance à des personnes qui pouvaient le recevoir. Loin de se briser, ma relation amoureuse s'est assainie et approfondie et la méditation est devenue plus facile et plus agréable.

Dansons l'univers - consciemment !

Le sujet n'est pas épuisé et il reste bien des éléments à explorer. À quoi cela servirait-il de trouver le vide si nous perdions la joie de la manifestation. Bien sûr la méditation nous tourne vers l'ultime, l'immanent, le visage que nous avions avant d'être conçu. Mais cela ne suffit pas ! Seul un Bouddha peut vivre totalement le monde du devenir sans s'y identifier. Le monde de la manifestation, l'impermanent, n'est illusoire que si nous y investissons toute notre conscience en croyant qu'il est la seule réalité. L'illusion n'est pas dans cette réalité mais dans notre regard sur elle. Comme le dit le tantrisme non dualiste du Cashmir, l'aventure de la conscience, c'est Shiva qui se voile et se dévoile sans cesse, c'est la déesse Dombiyogini qui danse à la surface du lac. La déesse représente l'énergie qui se manifeste dans le devenir, et la surface du lac, le miroir de la conscience. N'est-ce pas aussi cela la voie du milieu, la flèche à double tête qui pointe à la fois vers notre intériorité et vers le monde extérieur ? Dans la recherche de l'intégralité de l'être humain, méditation et thérapie ont leur rôle complémentaire à jouer.

Souhaitons l'avènement de thérapeutes avisés qui allient la compétence à la compassion du Bouddha car seul l'amour conscient permet la guérison et crée le climat favorable à la grande libération.

Dominique Vincent

Dominique Vincent est thérapeute psycho-corporel. Il anime des groupes de thérapie et de méditation tant en France qu'à l'étranger, souvent en compagnie de sa partenaire Christine Lorand avec qui il a écrit un livre, Le Couple sur la Voie Tantrique, aux Éditions A.L.T.E.S.S.

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