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Le droit à l'audace de penser

Alain Chevillat (1)

Parce que, lors de notre forum, nous avions invité - en même temps que 46 autres intervenants - Jayanti Behn, l'une des responsables de l'association des Brahma Kumaris, il y eut un tir de barrage de trois journaux de la presse locale : " Derrière les invités... les sectes ? ".

Le maire d'Aix-les-Bains, le directeur de l'Office de tourisme furent alertés, et il nous fut demandé d'annuler la participation de la personne contestée. La presse parlait d'annulation éventuelle de l'ensemble de la manifestation. Des pressions furent exercées sur Sœur Emmanuelle pour qu'elle refuse de participer, et ainsi qu'elle ne " couvre pas les agissements d'une secte ". Le tout avait été déclenché et était animé par Mme Boulanger, de l'ADFI de Chambéry.

Le Centre des Congrès nous maintint sa confiance. Sœur Emmanuelle répondit que si la dame en question dirigeait une secte, " on le verrait bien en l'écoutant ". Le jour venu, aucun des trois journaliste si zélés dans la défense de la vertu - pas plus qu'un représentant de l'ADFI - n'étaient là pour écouter Jayanti Behn, et apprendre par eux-mêmes, hors des concepts reçus.
Car tous les censeurs ne fondaient leur indignation que sur le " Rapport parlementaire sur les sectes ", qu'ils brandissaient sans réfléchir davantage, comme on faisait autrefois en Chine du petit livre rouge de Mao.

Mais quelle crédibilité a ce rapport ? Quelles qualifications ont ceux qui l'ont écrit ? Quelles vérités contient-il ? Quelles preuves donnent-ils ? A toutes ces questions, il n'y a qu'une réponse : aucune. Aucune preuve, aucune vérité, aucune crédibilité, aucune qualification. Ce rapport est une œuvre politique de censure intellectuelle. Il a été rédigé sans aucun débat contradictoire public et sans la culture et la rigueur nécessaires. Cela a pour conséquence d'entraîner un amalgame entre des organismes commettant des actes manifestement délictueux et répréhensibles, et tout un ensemble d'associations et de mouvements qui ont le simple tort de vouloir vivre selon des valeurs différentes de celles sur lesquelles fonctionne actuellement notre société, et qui s'avèrent donc déroutantes pour une majorité de gens.

J'ai téléphoné à l'une des personnes responsables de l'ADFI à Paris pour savoir ce qu'on reprochait aux Brahma Kumaris. Elle ne put me dire, n'ayant aucun dossier critique. Et elle finit par avouer que les Brahma Kumaris n'étaient pas classés " sectes " à l'ADFI avant le Rapport Parlementaire.

Alors, où celui-ci a-t-il puisé son information négative ? Et sur quoi a-t-il fondé sa décision ? On est en plein arbitraire, on se croirait revenu aux lettres de cachet par lesquelles on envoyait, sous l'Ancien Régime, quiconque " déplaisait ", à la Bastille - ou au bûcher.

Je me suis alors penché sur le livre du Centre Roger Ikor : sectes état d'urgence. Concernant les Brahma Kumaris, cela donne :
- ils cherchent à se libérer des passions pour retrouver l'état de pureté originelle,
- ils invitent à limiter la sexualité,
- ils prônent des restrictions alimentaires (végétarisme) et de sommeil comme moyen de purification,
- ils acceptent la rupture éventuelle des liens familiaux et sociaux.

Toute personne ayant un minimum de culture reconnaîtra là immédiatement des pratiques et des principes communs à toutes les religions, en vigueur dans les monastères de toutes les traditions - et notamment dans les monastères chrétiens. Il est clair que ce qui gêne le plus le Centre Ikor et l'ADFI, c'est la rupture des liens familiaux. Il leur reste à comprendre que cela fait partie - aujourd'hui comme autrefois et dans toute tradition - d'une certaine forme de vocation religieuse profonde. C'est l'histoire éternelle de tous les moines et moniales de toutes les religions. N'ont-ils pas connaissance de cette phrase célèbre : " Quitte ton père et ta mère, vends tes biens, donne l'argent aux pauvres, et suis-moi " ?

Par ailleurs, sans vouloir ironiser méchamment, si l'on veut lutter contre la séparation des couples, à une époque où, paraît-il, un couple sur deux divorce, il serait certainement plus fructueux de diriger son énergie dans d'autres directions que celle des vocations religieuses ! Je ne cherche pas à défendre particulièrement les Brahma Kumaris. Je sais qu'ils sont consultants de l'ONU et de l'UNICEF, qu'ils ont reçu plusieurs récompenses de l'ONU pour leur action en faveur de la paix, et qu'un timbre a été émis par le gouvernement indien à l'effigie de leur fondateur. Mais pour nous, l'important est, au travers de cette histoire anecdotique, qu'on peut mesurer l'ampleur de l'intolérance de notre société et le fanatisme de ceux qui se sont arrogés la mission de nous protéger.

De même que tout organisme est doté d'un système immunitaire par lequel il se défend des agressions extérieures, de même l'esprit humain est doté d'une force de caractère et de discernement par laquelle il se protège des " manipulations mentales ". Et de même que tout le monde reconnaît qu'il vaut mieux renforcer son immunité naturelle que la remplacer artificiellement, de même une surprotection extérieure affaiblit les capacités de l'esprit en accentuant toujours plus sa vulnérabilité.

Là est le vrai fond de l'affaire. Dans une société où l'assistanat se généralise, et l'irresponsabilité personnelle se banalise, nous revendiquons pour l'individu :
- le droit à choisir par lui-même
- le droit à l'éducation au discernement par la confrontation des points de vue
- le droit au rejet de la dictature de la " bonne conscience " et de la " bonne pensée ",
- le droit à l'audace de penser par lui-même - et éventuellement de penser différemment - ce qui inclut aussi le droit de se tromper.

Au moment où on célèbre la " Déclaration des droits de l'homme ", et dans le pays qui l'a vu naître, il est quand même fort de trouver un tel encadrement de la pensée. Qui ose se permettre de nous imposer quelle pensée est bonne et quelle pensée est mauvaise ?
Au moment de l'affaire, nous avions envoyé aux journalistes bien-pensants et indignés un petit communiqué. Bien sûr, aucun n'en a publié une ligne.

Le voici :

=== Communiqué ===

Au nom de la liberté des citoyens, la liste s'allonge des interdictions, des suspicions et des procès d'intention.

Au nom de la liberté de conscience, droit de tous, on dénie à chacun la faculté de discernement et la responsabilité de penser par soi-même.

Sommes-nous donc devenus à ce point incultes, faibles et infantiles, ne pouvons-nous exercer notre sens critique ou notre " bon sens " ? Avons-nous besoin d'être à ce point sécurisés et protégés ?

Désormais, qui parle de spiritualité fait obligatoirement partie d'une secte ; qui invoque Dieu ou l'Absolu se voit qualifié d'intégriste ou de réactionnaire ; et qui se préoccupe d'écologie ou de médecine naturelle ne peut être qu'obscurantiste, ennemi acharné du progrès. Faut-il appeler démocratie, cette dictature de la bonne conscience et ce confort de la non-pensée de masse ? Faut-il appeler liberté d'expression, cette peur de penser par soi-même et de se conduire différemment des autres ?

Nous persistons à croire que l'on peut dialoguer avec les personnes qui n'ont pas les mêmes opinions et les mêmes choix que nous, plutôt que de les condamner à priori.

Nous persistons à penser que la diversité des individus est enrichissante, à l'opposé de l'esprit sectaire qui vise à l'extinction de toute singularité.
Rencontrer l'autre est toujours un risque et une aventure. Exercer sa pensée et son jugement demeurent une audace et un péril.
Nous choisissons ces risques. Nous parions sur la vie et l'individu.

= TERRE DU CIEL =

En 1997, après avoir reçu notre recueil Cheminer, Jean Vernette - spécialiste, au sein de l'Eglise catholique, des sectes et du " Nouvel Age " - nous avait écrit :
" Un grand merci pour ce merveilleux Cheminer en vivant le sacré, qui rejoint tout ce qui est ma propre quête et ma propre rencontre des femmes et des hommes animés de la même recherche de Vie, sur des chemins convergents tous vers l'Essentiel et l'Unique nécessaire. "
Réaliser une interview avec lui est une bonne idée. Cherchons-en l'opportunité.

Face aux dérives sociales que sont les sectes (les vraies !), la drogue, la violence, le suicide ... la véritable solution reste pour nous le renforcement de la résistance immunitaire de l'individu par le développement :
- de la force de caractère,
- de la puissance de discernement,
- de l'expérience spirituelle directe authentique qui devrait être reconnue comme la clé de voûte d'un épanouissement intégral de l'individu et comme telle, encouragée et favorisée.
- du renforcement du lien avec la nature. Quand on perd le respect de la nature, on perd naturellement le respect de l'homme.

Il est de bon ton de stigmatiser " les manipulations mentales " des sectes. Sans nier que ce soit parfois un problème réel et grave, c'est aussi une façon de faire l'autruche et de ne pas voir beaucoup plus grave.

Comment peut-on ne pas voir qu'aujourd'hui les plus importantes - et permanentes - manipulations mentales viennent de la publicité commerciale qui dépense des sommes fabuleuses pour nous enfoncer dans le crâne que c'est en buvant du café X, ou en roulant dans la voiture Y, qu'on trouvera le vrai bonheur, qu'on s'épanouira, qu'on sera quelqu'un ? Il y a longtemps que la publicité n'est plus simple mise en avant d'un produit, mais une orientation de l'esprit vers une conception de la vie dont le produit occupera le centre.
Il n'y a pas pire perversion que cette emprise de l'économique sur nos vies - qui se fait par les manipulations insidieuses et permanentes de la publicité qui conduit aujourd'hui toute une civilisation vers l'abîme.

Comment peut-on ne pas voir les mensonges répétés, le double langage, l'hypocrisie des comportements, la ruse et la manipulation du monde des politiciens dans son ensemble ? L'important aujourd'hui, ce ne sont plus les idées, mais la tactique et l'habileté.

Comment ne peut-on pas voir la collusion de plus en plus étroite entre les médias et le pouvoir financier ? La presse s'est éloignée de son " obligation de vérité " pour devenir un instrument du pouvoir économique en place. Elle en vit, elle le sert. En nous faisant croire qu'elle nous sert.

A côté de ces pollutions mentales, que l'on respire à tout instant avec les gaz d'échappement des voitures, celles qui sont le fait des sectes restent très anecdotiques.

Comme les amours de Caroline de Monaco, les sectes font vendre beaucoup de papier. Elles alimentent l'imaginaire, font secréter de l'adrénaline, en nous indignant et nous installant dans la bonne conscience. Que la presse en use et abuse pour gagner sa vie, soit ! Mais on souhaiterait que les personnes qui ont réellement à cœur le bien public aient une réflexion qui aille un peu plus loin.

(1) Fondateur et animateur de la revue Terre du Ciel, et auteur de la Charte de l'Europe des Consciences.

NB : cet article a été écrit en 2005 mais il reste toujours d’actualité !

Pour en savoir plus sur l’amalgame « spiritualité et secte », voir : www.coordiap.com


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