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Claude Paul DEGRYSE
Articles sur le Chamanisme
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REMPLACER L'EFFORT PAR L' ACCORD,
LE COMBAT PAR LA TRANSFORMATION
Don Juan, souvent étonné des remarques défaitistes, tourmentées ou conflictuelles de son apprenti Carlos Castaneda, lui confie un jour : « tu sais, l'homme ordinaire identifie ses problèmes à des catastrophes, le guerrier de l'esprit considère les siens comme des opportunités » et Carlos n'ayant pas compris toute la portée de cette phrase il rajoutera quelques instants plus tard : « … quand ça ne va pas, l'un se lamente, comme toi, et l'autre se réjouit …peux-tu imaginer à quel point cela change la vie du second ? ». Cette simple idée pourrait transformer profondément l'existence de centaines de millions d'êtres humains s'ils consentaient à s'ouvrir à la logique de cette philosophie que les chamanes toltèques pratiquent systématiquement et qu'ils appellent : « remplacer l'effort par l'accord », une technique comportementale qui entre elle-même dans le cadre de l'art du traqueur.
En fait il s'agit de deux volets qui s'articulent et se complètent, liés à l'un des quelques principes métaphysiques des chamanes toltèques : la dualité dynamique.
Quelques mots pour définir celle-ci : Comme les sages taoïstes, ils considèrent que l'univers tout entier est régi par un principe énergétique simple, un principe dualiste et incontournable fait de deux polarités dont le rapport à la fois antagoniste et complémentaire régule l'existence, la vie, le mouvement, et l'évolution de tout ce qui existe. En permanence, chacun de nous expérimente cette dualité dans tous les secteurs de sa vie et, en particulier, dans l'alternance et la juxtaposition du bien et du mal, du bien-être et du mal-être, du plaisir et de la souffrance, de la santé et de la maladie, de l'échec et du succès, de ses connaissances et de son ignorance, de ses faiblesses et de ses forces, de ses erreurs et de ses actes justes, etc..etc..etc…
Quelque soit son lot, qu'il soit né génial ou idiot, fort ou faible, riche ou pauvre, beau ou laid, courageux ou lâche, aucun être humain ne peut échapper à cette dualité dynamique car sans elle, il n'y aurait plus rien, le monde serait inerte et chaotique, sans mouvement, sans évolution, étant donné que cette dualité est le fonctionnement même de l'énergie, principe moteur de tout ce qui existe. L'énergie de l'univers est aussi considérée par les chamanes toltèques comme un principe prédateur : tout se nourrit de tout, l'univers lui-même s'autodévore dans un immense cycle permanent d'innombrables transformations au cours desquelles chaque chose sert d'aliment ou de combustible à une autre chose après que celle-ci ait elle-même utilisé l'énergie d'autres êtres pour exister ,croître et durer. Chez l'être humain, ce phénomène universel de prédation prend des formes sophistiquées voire raffinées mais celui-ci ne peut cependant s'y dérober. Dans les meilleurs cas (d'un point de vue humaniste) , qui demeurent cependant minoritaires, la prédation prend la forme d'un échange… de la prédation mutuelle en somme !
Dans n'importe lequel des quatres règnes, chaque être , chaque espèce, chaque groupe homogène, est acculé à un combat permanent pour vivre et survivre, les plus forts dévorant les plus faibles ou les réduisant en esclavage ou au moins les soumettant à leur volonté et à leurs projets . Quand Carlos, révolté dans un premier temps, par cette description impitoyable du monde, objecte que notre monde moderne a quand même réussi à mettre en place un système de co-existence sociale relativement humaniste fondé sur la démocratie et la protection des faibles, Don Juan hurle de rire et lui rétorque que son aveuglement est lié à son absence de distance intellectuelle avec ce monde, à ses yeux bien plus cruel encore que n'avaient pu l'être toutes les civilisations féodales du passé parce qu'à la loi du plus fort, toujours en vigueur mais enrobée dans une propagande verbale incessante d'une grande hypocrisie , elle ajoute des déclarations mensongères d'égalitarisme se réduisant à un assistanat dont la plus grave conséquence est de déresponsabiliser et d'émasculer les plus faibles . Elle ajoute à cela une dégradation planétaire du milieu naturel , le parquage d'immenses masses humaines dans d'infects creusets de saleté et d'insalubrité appelés « villes », enfin une grave corruption de l'âme humaine par un mercantilisme généralisé et pour terminer, la banalisation de la sexualité, le mystère le plus sacré du monde vivant. Par ailleurs , cette jungle et ce chaos de la vie collective des êtres humains ne choque pas outre mesure le vieux chamane toltèque, elle fait partie pour lui d'un désordre inhérent au principe de dualité dynamique de l'univers destiné à générer un mouvement de bascule dans le sens opposé qui comportera lui-même ses propres excès.
Comment, dans un tel monde régi par la dure loi de la dualité dynamique, une différence de raisonnement telle que celle évoquée en début de cet article, peut-elle permettre à un guerrier de l'esprit ( nom d'un apprenti s'efforçant d'introduire dans sa vie quotidienne les principes du comportement chamanique) de vivre beaucoup mieux sa vie qu'un homme ordinaire qui ignore cette loi , c'est-à-dire dans la joie, la santé et le bien-être ?
Tout simplement, parce qu'ayant perçu l'universalité énergétique de cette bipolarisation du monde , il commence par l'accepter pleinement et, au lieu de s'en offusquer, de la considérer comme une injustice et de se lamenter chaque fois que cela va mal pour lui, il l'utilise …
Bien sûr, un certain nombre d'hommes ordinaires font bonne figure et serrent les dents face aux problèmes de leur existence pendant que la grande majorité d'entre eux se lamentent et trouvent la vie injuste , mais l'attitude du guerrier de l'esprit va bien au-delà . Si l'homme ordinaire fait quand même bonne figure face à ses difficultés, ce qui compte ce sont les croyances qu'il a sur le rôle qu'elles jouent dans sa vie donc sur le fonctionnement énergétique de l'univers, le problème pour lui c'est qu'il considère le combat de la vie comme « inévitable » sans plus, et que bien souvent dans ce combat, il s'estime du côté « du bien » pendant que ses contradicteurs ou adversaires sont du côté « du mal » et que, finalement, le monde est injuste et que tout serait tellement mieux si le « bien » régnait sur terre ! Il ignore ainsi le rôle dynamique de ce qu'il nomme « le mal »,en réalité destiné à engendrer le « bien » par le mécanisme de la dualité dynamique, l'énergie. De plus, et c'est peut être plus dommage encore, il ignore qu'il est fait pour évoluer, pour se transformer lui-même … grâce à ce « mal » ! –
On peut en effet vivre le temps qui passe comme un mouvement linéaire, l'existence consistant à consommer ce temps du futur au passé en remplissant du mieux possible le présent qui en est le curseur fugitif pour finalement subir l'effet de transformation et d'usure du temps de façon passive et finir dans l'absurdité d'une mort sans conscience . Mais le temps révèle au guerrier de l'esprit son autre dimension, la spirale, qui, rendue consciente, est le véhicule de son évolution délibérée, la mort devenant le plus excitant des défis. La différence est considérable : dans le premier cas la force de changement, que le temps impose à toutes choses, est entièrement subie par l'homme ordinaire, dans le deuxième cas, elle est utilisée puis orientée dans le sens d'une évolution vers une conscience toujours plus large par le guerrier de l'esprit. L'un vit son temps de façon passive, l'autre de façon active.
Mais à quelle occasion un tel guerrier de l'esprit pourra-t-il ainsi passer « du temps passif au temps actif » ?
Pour répondre à cette question, revenons au fonctionnement bipolaire de l'énergie dans le cadre de l'existence quotidienne. Schématiquement, notre vie se partage en deux types de situations que nous résumerons en les appelant les bons et les mauvais moments, ces derniers étant caractérisés par la sensation d'un mal-être lié soit au constat et aux conséquences d'une erreur, d'un échec, d'un manque , d'une souffrance, d'une maladie , d'une perte , d'une situation non contrôlée , etc…etc… Quand il vit une telle situation, l'homme ordinaire soit se lamente, soit se met en colère, soit il a peur, soit il se sent révolté ou triste. Toutes ces réactions ont pour premier effet un effondrement intérieur avec perte considérable d'énergie au moment même où il en aurait le plus besoin, mais pire encore, cela le prive du trésor caché dans cette situation pourtant négative : l'acceptation humble de sa responsabilité, car il y en a toujours une qui lui échoit, partielle ou totale, et la décision d'un changement intérieur au niveau des connaissances, croyances, idées, attitudes émotionnelles ou modèles de raisonnements qui ont été à l'origine de cette situation. Il a ainsi perdu une occasion précieuse d'apprendre, de progresser, et « d'augmenter son pouvoir personnel », ce qui est la mission la plus humaine et la plus noble qu'il puisse accomplir dans ce monde , comme disent les chamanes toltèques.
Quand tout va bien, que l'on soit homme ordinaire ou guerrier de l'esprit, chacun se réjouit et le réflexe normal est de se détendre et de profiter du succès, du bien-être, de la bonne santé, etc…, réflexe totalement juste et opportun car ce moment est fait pour cela : nourrir notre bonheur, nous gratifier de nos actes justes et renforcer la confiance en soi . Mais les bons moments ne portent pas en eux la dynamique du progrès. Une situation positive, un moment de bonheur n'est pas un progrès en soi, c'est la validation d'un progrès antérieur ayant généré un acte ou une réaction juste, ce n'est pas à confondre.
Il y a une dynamique essentielle entre l'ignorance et la connaissance ,entre l'erreur et l'acte juste, entre l'échec et le succès , entre la souffrance et le plaisir, ( il devrait y avoir la même dynamique entre la maladie et la santé , c'est l'autoguérison, mais le monde actuel cultivant l'irresponsabilité sur le plan médical, elle n'est que très peu pratiquée) – L'homme ne peut réellement progresser que par cette dynamique, en passant de l'une à l'autre de chacune de ces polarités , car c'est ainsi qu'il devient acteur conscient de l'énergie qui anime sa vie.
Ainsi, on comprend mieux pourquoi le guerrier de l'esprit se réjouit quand ça va mal autant que quand ça va bien : dans ce dernier cas, il jouit pleinement de la justesse de ses actes , dans le premier cas, il sait qu'il va apprendre et progresser, dans les deux cas il est en accord avec l'univers, il se déplace fluidement dans l'énergie pour mieux en maîtriser le flux, c'est ce comportement que les sages taoïstes appellent : « chevaucher le tigre ». Il sait que les mauvais moments : erreurs, échecs, points faibles, etc… sont les meilleurs tremplins de son évolution et comme évoluer est son plus cher objectif, il est toujours prêt à cette adaptation. Le dalaï-lama disait : « quand tu perds, ne perds pas la leçon.. » Mentalité exemplaire de guerrier de l'esprit .
Concernant la deuxième phrase du titre de cet article, plutôt que combattre il s'agit donc pour le guerrier de l'esprit, malgré ce nom, de « transformer » et même, de se transformer. C'est un véritable alchimiste et cultivant, bien sûr , l'équanimité, il peut aussi parfois participer à l'évolution de ses contradicteurs et adversaires à travers sa propre stratégie de transformation personnelle . En accord avec la dualité antagoniste/complémentaire de l'Univers , Il n'est donc pas dans l'effort, il ne se bat pas contre des moulins à vent, il ne cherche pas à changer un monde dualiste mais par son exemple, il invite au changement du dedans, la seule forme possible de changement pour ce monde.
Dans une telle perspective de vie, il montre aussi qu'entre prédateur et proie, entre bourreau et victime, il existe une troisième voie : le comportement juste, ferme mais clément, affirmé mais à l'écoute de l'autre, qui débouche sur l'échange, car ayant trouvé au-dedans de lui son propre champ de bataille il n'a plus besoin d'ennemis au dehors.
PAUL DEGRYSE - auteur de : « chamane, le chemin des immortels » et de « pratique des gestes conscients toltèques » (Ed. dervy)
– contact : wambli.cd@live.fr
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