| |
Septembre 2003
PAR-DELÀ LES THÉRAPIES
PAR LES MÉDICAMENTS ET LA PAROLE
RAMENER L'ÂME DANS LA PSYCHOTHÉRAPIE
Une interview entre
Fabiana Fondevila et le Dr
Jean-Marc Mantel
paru dans Viva en juillet
2003, le magazine dominical de Clarin,
l'un des principaux quotidiens argentins
de langue espagnole. Traduit de l'anglais avec l'aide
d'André Bianchino
Fabiana Fondevita - Je suis particulièrement
intéressée par quelques-uns de vos commentaires que
j’ai trouvés sur internet, dans lesquels vous mentionnez
combien il est important que le psychothérapeute prenne
en compte les qualités vers lesquelles il essaie d’amener
ses patients, en particulier la paix
et le bonheur. Ma question est la suivante : pensez-vous que tous
les thérapeutes devraient
s’engager, en quelque sorte, dans la recherche de techniques
de relaxation orientales ou de pratiques
spirituelles comme le yoga ou la méditation, ou voulez-vous
simplement dire qu’il
ne devrait y avoir que des individus
suffisamment matures qui auraient déjà atteint une
sorte de paix à l’intérieur
d’eux-mêmes ? De même, est-ce suffisant qu’ils
concrétisent et rayonnent eux-mêmes ces qualités,
ou pensez-vous qu’ils devraient plutôt travailler,
avec leurs patients, sur les qualités spirituelles, les
proposant comme une sorte de thérapie venant compléter
les traitements conventionnels ?
Jean-Marc
Mantel - Une pratique ou une technique
n’est rien d’autre
qu’un outil
qui exprime une qualité d’être. Sans cet arrière-plan,
la technique n'est qu’une coquille vide. Différents
chemins mènent vers la même dimension, celle d’une
présence impersonnelle. C’est la présence qui
donne vie à une technique. La technique apparaît alors
comme une continuité de l’être et peut aider à goûter
ce qui n’appartient pas à la technique, l’être
lui-m ême.
En fait, les qualités de rayonnement, de
paix et de présence
sont en elles-mêmes suffisantes pour induire chez le patient
une profonde transformation, pendant
une conversation ou une session thérapeutique. Mais parfois,
les outils pratiques peuvent aussi aider, par exemple pour expérimenter
l'ouverture et la transparence à un niveau physique. L’expérience
du silence et de la quiétude devrait aussi profondément
transformer, non seulement l'esprit,
mais aussi le corps. Celui-ci devient alors une extension de la
présence silencieuse sans
forme.
Les thérapies occidentales aident à développer
une puissante capacité de discrimination, alors que les
approches orientales sont davantage
contemplatives et facilitent la prise de conscience que vous, en
tant que témoin conscient,
n’êtes pas la structure corps-mental observée,
et que le regard qui contemple le
corps n'appartient pas à ce
corps.
En pratique, le thérapeute doit éviter de rester
fixé dans une approche stéréotypée.
C'est sa sensibilité qui doit guider son approche. La situation
lui dira alors comment éveiller une compréhension,
une conscience que la souffrance
est créée par notre
propre esprit, et que la libération de la souffrance nécessite
une vision claire et une écoute approfondie aux niveaux
mentaux, émotionnels et corporels. Ce que vous cherchez
n’est pas éloigné, c'est le plus proche, si
proche que vous ne pouvez pas le
regarder, mais juste l ’être.
FF - Compte tenu
que cette qualité dont nous parlons - cette
présence, ce rayonnement, - n'est pas fréquente,
n'y a-t-il pas une formation particulière que les thérapeutes
pourraient ou devraient recevoir, afin d'être capables de
concrétiser et d'émaner ces qualités ? En
d’autres termes, les gens – et les thérapeutes
en particulier – peuvent-ils être instruits spirituellement
aussi bien que mentalement ?
JMM - Au-delà d'un intérêt professionnel, une
motivation réelle devrait venir d’un profond désir
de vérité. C‘est ce désir de vérité qui
amène la maturité. La maturité s'épanouit
avec la compréhension claire que vous êtes ce que
vous cherchez, que la beauté et la vérité sont
les expressions de ce que vous êtes, et que la séparation
n’est rien d’autre qu’une création mentale.
Mais, en effet, la formation des thérapeutes devrait leur
enseigner comment voir et écouter, plus que leur dire ce
qu'ils doivent voir et écouter. L’art de la vision
et de l'écoute est un art de percevoir sans interpréter,
sans conclure. Lorsque la perception est libérée
de la mémoire, il y a ouverture. Cette ouverture s'accompagne
du sens de la liberté que vous recherchez. La liberté ne
peut être trouvée au niveau de la personnalité,
qui est entièrement conditionnée, mais désigne
une liberté par rapport à vous-même, une liberté par
rapport à ce que vous pensez être, une liberté par
rapport à votre propre esprit.
FF - Voyez-vous
une quelconque contradiction
entre l'importante dépendance de la psychiatrie concernant
l'utilisation des médicaments pour traiter les maladies
mentales, et la dimension spirituelle que vous cherchez à inculquer à la
profession ? Ces deux dimensions (thérapie médicamenteuse
et éveil spirituel) sont-elles d'égale importance,
ou bien l'une est-elle vraiment thérapeutique et l'autre
purement instrumentale ?
JMM - L’usage dominant des médicaments,
de nos jours, en psychiatrie est le reflet d’une perspective à court
terme. En fait, la prise d'un médicament entraîne
une diminution temporaire de la souffrance.
Mais le médicament
ne guérit pas. Il aide seulement à un niveau symptomatique,
comme prendre de l’aspirine pour un mal de tête n'en
guérit pas sa cause. Les gens utilisent des médicaments
car ils ne sont pas conscients que
la souffrance débute
dans leur propre esprit, et que seule
une transformation de leur perspective intérieure pourra
améliorer leur qualité de
vie et d’être. Croire qu’une anomalie dans la
neuro-transmission est la cause d'une
crise psychique revient à penser
que la cause de la souffrance se
situe dans le cerveau. Mais il apparaît comme évident
qu’une relaxation profonde
peut modifier la neuro-transmission
cérébrale, et
que les anomalies de cette neuro-transmission
peuvent être
transformées par un changement de notre attitude intérieure.
Par exemple, lorsque vous commencez à vous accepter vous-même, à accepter
votre passé tel qu'il a été, et le présent
tel qu'il est, vous pouvez expérimenter un apaisement, aux
niveaux mental, émotionnel et corporel. Nous pouvons ainsi
dire que les médicaments sont le dernier recours, si la
maturité n'est pas suffisante pour comprendre les causes
réelles de la souffrance, et pour initier un changement
dans notre attitude envers nous-m êmes et envers le monde.
Une
véritable thérapie devrait extraire les racines
de la souffrance qui se situent dans
les représentations
mentales de nous-mêmes, et dans notre tendance prédominante
au refus : refus des choses telles
qu'elles sont, refus des autres tels qu’ils sont, et refus
de nous-mêmes tels que nous
sommes. FF
- Quelle est votre principale critique à l’encontre de la psychothérapie
conventionnelle ?
JMM - Les différentes sortes de psychothérapies et,
plus généralement, de thérapies, sont une
réponse à des besoins et niveaux de maturité différents.
Elles répondent à un besoin spécifique qui
peut se manifester à une certaine époque de votre
vie. Il serait ainsi stupide de rejeter ces psychothérapies,
si elles conviennent à votre besoin actuel. Un des principaux
apports des psychothérapies conventionnelles réside
déjà dans le fait de ressentir, parfois pour la première
fois de votre vie, que quelqu’un vous écoute vraiment,
en vous acceptant tel que vous êtes. Cela peut être
une étape importante vers une meilleure acceptation de vous-même.
Mais, un jour, l'approche conventionnelle
n'apparaît plus utile, car elle ne remet pas suffisamment
en cause la perspective égotique qui a, en premier lieu,
créé la souffrance. Je ne parlerai donc pas d’une
critique des psychothérapies conventionnelles, mais de leurs
limites. Les patients doivent écouter leur ressenti et leur
intuition, lorsqu'une approche thérapeutique ne leur amène
pas de clarté dans leur compréhension, et de paix
intérieure. Ce peut être alors le temps d'un changement,
peut-être le temps d’une approche plus méditative
de leur propre fonctionnement, qui améliorera la clarté de
vision et de compréhension, les amenant vers l’expérience
directe de la vision sans pensée, qui voit les choses telles
qu'elles sont et non telles que l'on voudrait qu'elles soient.
Lorsqu'il n’y a plus de jugement, il y a liberté,
non pas une liberté d’agir, mais une liberté par
rapport aux conditionnements anciens de la personnalité,
une libert é par rapport à vous-même. FF
- Pensez-vous que la psychiatrie
puisse seulement espérer soigner les maladies, ou bien peut-elle
aussi aspirer à aider les patients à réaliser
le bonheur ?
JMM - La seule maladie est de nous
prendre pour ce que nous ne sommes
pas : un concept, une représentation
mentale. La psychiatrie devrait pleinement considérer que
le bonheur et la paix sont les buts ultimes de chacun d'entre nous,
y compris du psychiatre. Considérer l’autre comme
séparé de nous-mêmes n'est qu'une défense.
Nous devons, avant tout, bien nous comprendre nous-mêmes,
voir, en nous, les mécanismes qui maintiennent aussi bien
la souffrance qu'une perspective immature, afin de reconnaître
ces mêmes mécanismes en actions chez nos patients.
En fait, le patient et le thérapeute sont un, mais ils ignorent
cette unité essentielle. Révéler l’unité,
c’est révéler l'objet unique de la quête
intérieure, la découverte de qui nous sommes, et
la réalisation complète de la paix intérieure
et de la joie dans notre vie quotidienne.
FF - Il semble que de plus
en plus de gens prennent des médications psychiatriques aujourd’hui,
et pas toujours sur la prescription d'un médecin. Par exemple,
tous ceux qui souffrent de cette maladie moderne connue sous le
nom "d'attaque de panique" utilisent facilement des tranquillisants,
et même de manière habituelle. La même chose
peut être dite au sujet des personnes qui ont des troubles
du sommeil. Pensez-vous que les gens qui souffrent de ces symptômes
(anxiété, panique et même dépression...),
mais sans une maladie clairement identifiable, feraient mieux de
suivre des cours de yoga ou de méditation, au lieu d’utiliser
des m édicaments
psychiatriques ?
JMM - Dans la plupart des cas, prendre
un médicament est une échappatoire. La souffrance
ne peut être résolue par la fuite. Elle ne peut disparaître
que lorsqu'on y fait complètement face et qu'on l'accepte.
Habituellement, nous n’acceptons pas nos sensations, nos
pensées et nos actes. Nous sommes, la plupart du temps,
dans une attitude de refus, sans être conscient que cette
habitude du refus maintient et renforce la souffrance. L'acceptation
n’est pas une résignation. Elle pointe vers une présence
aux choses telles qu’elles sont, une simplicité d’être,
libre de conflits intérieurs. Les médecins sont aussi
responsables, en transmettant à leurs patients la croyance
qu’un médicament peut guérir, et en maintenant
une dépendance, tant à l'égard des médicaments
que d’eux-mêmes. Mais ce processus n’est pas
réellement conscient. Ils ne connaissent pas d’autres
outils. Ils doivent encore explorer en eux-mêmes la racine
de la souffrance, et ne peuvent proposer ce qu’ils n’ont
pas expérimenté. Vous ne pouvez voir chez les autres
que ce que vous avez déjà vu en vous-même.
Vous ne pouvez aider les autres à se libérer que
de ce dont vous êtes déjà libre vous-même.
Si vous ne croyez plus au "hasard", vous savez que les
gens iront chez le thérapeute dont ils ont besoin en ce
moment précis. Lorsque leur sensibilité s'affine,
ils trouvent naturellement des thérapeutes plus sensibles,
qui savent, à travers leur propre expérience, que
la source de la souffrance est en eux-mêmes, et que l’éveil à ce
qu’est la réalité et à ce que la réalité n’est
pas, est un pas essentiel dans le processus de maturation. En fait,
la plupart des troubles anxieux et dépressifs peuvent être
transformés et améliorés par une meilleure
connaissance de nous-mêmes, et par la pratique d’une
approche corporelle et mentale, telles que le yoga ou la méditation,
sans avoir besoin du recours à un quelconque médicament.
Un médicament, tel que la morphine dans le cas d'un cancer
en phase terminale, peut être utilisé pour soulager
la douleur, mais ne doit pas altérer la qualité d'attention
n écessaire à une mort consciente.
FF - Voyez-vous une quelconque évidence d'une place laissée à la
spiritualité dans la psychiatrie moderne, ou voyez-vous
cela venir dans le futur, et pourquoi
?
JMM - Tôt ou tard, la psychiatrie comprendra que vous ne
pouvez aborder un être sans considérer sa dimension
verticale, une conscience de la présence intemporelle qui
réside en nous-mêmes. Guérir nécessite
une vision globale. Comment pouvons-nous traiter un organe, par
exemple un foie, si l'on ne considère pas tous les éléments
qui lui sont reliés, y compris les émotions, les
frustrations et l'aspiration spirituelle ? Un organe n'est pas
séparé du tout. De même, un esprit ne peut être
séparé du besoin intérieur de vérité et
de liberté. Lorsque la psychiatrie verra, dans leur unité,
les divers aspects de l’être, elle deviendra un prolongement
de la sagesse que nous cherchons, une sagesse de vivre, d'agir
et d' être.
Pour
en savoir plus sur Jean-Marc Mantel
: http://jmmantel.net
|
|