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Juillet-Aout 03
Interview sur les prénoms - par Patrice
Cayrou
Cet
interview de Patrice Cayrou sur les prénoms
est très révélateur du pouvoir des prénoms
et de l’influence qu’ils peuvent avoir dans nos
vies. Le bouddhisme et de nombreux enseignants spirituels
proposent à leurs disciples de changer de noms pour
créer une coupure avec le passé et l’inconscient
qui s’y rattache et symboliser ainsi une nouvelle
naissance... Cette pratique a souvent été mal
comprise par les familles ou les médias, c’est
pourquoi nous avons trouvé intéressant de publier
cet interview pour mieux comprendre.
Le choix du prénom d'un enfant est loin d'être
neutre car la personne qui choisit projette un ensemble de
caractéristiques de la personnalité du futur
enfant avec ce prénom.
Chantal Rialland est l'auteur
du livre Cette famille qui vit en nous, aux Editions Robert
Laffont (collection Réponses)
:
Question — Vous avez expliqué votre démarche
de psychothérapeute et d’auteur. Vous avez choisi
cette fois de parler des prénoms qui sont un élément
de base de la psychogénéalogie.
Réponse — En effet, il est important de connaître
l’origine de nos prénoms. Qui a choisi ? Est-ce
notre mère ? Notre père ? Les deux ensemble
? Est-ce des membres de notre famille ? Notre parrain ? Notre
marraine ?
Car c'est la personne qui choisit qui projette
un ensemble de caractéristiques de la personnalité du futur
enfant avec ce prénom.
Question — Projeter, c’est-à-dire
?
Réponse — Nous ne donnons pas un prénom
mais un ensemble de qualités que nous avons appréciées
chez quelqu'un de notre histoire qui portait le même
prénom. Nous souhaitons que notre enfant dispose des
qualités que nous croyons attachées à ce
prénom.
Par exemple, maman a eu une amie de classe
qui était
très jolie : Isabelle. Elle va nous appeler ainsi.
Le
meilleur camarade de notre père s'appelait Paul...
Papa va nous prénommer ainsi.
Il est important pour
nous de savoir qui était ce
Paul car pour être aimé de papa, pour répondre à son
attente, il va falloir lui ressembler. Tout cela très
inconsciemment.
Question — Vous voulez dire que si mon père
avait dans ses connaissances un homme qui était riche
et s’appelait Pierre, et que pour cette raison mon
père me prénomme ainsi, cela implique que,
pour plaire à papa et être aimé de lui,
il faut que je devienne prospère ou lui donne, dès
mon plus jeune âge, l'idée que je pourrai le
devenir un jour.
Réponse — Tout à fait. J'ai connu quelqu’un
dont les parents étaient de l'Assistance publique
(donc abandonnés à la naissance) qui se sont
rencontrés au cinéma lors de la projection
d'un film de Gérard Philippe. Ils ont appelé leur
premier garçon Gérard et l'autre Philippe.
Question — A
votre avis, que voulaient-ils exprimer ?
Réponse — L’amour naissant de leur rencontre,
eux qui en avaient tant manqué. Gérard et Philippe étaient
dans une situation de jumeaux psychologiques. Ils ont eu
beaucoup de mal à trouver leur identité.
Question — Avez-vous d'autres
exemples ?
Réponse — J’ai connu le cas d'une personne
qui s'appelait Régine. Sa maman était mère
célibataire et n’avait pas attendu avec bonheur
cette enfant. Elle lui a donné le nom de la sage-femme
qui l’a accouchée.
Question — En quoi cela est-il
signifiant ?
Réponse — Régine est aujourd'hui sage-femme.
Inconsciemment, elle reproduit la profession qui est à l'origine
de son prénom et de l'amour qui fut porté à sa
mère dans des circonstances difficiles.
Parfois, nos prénoms ne sont pas en relation avec
des personnes que nos parents ont aimées, mais avec
des modèles de référence.
Question — Comme toutes les Marilyne ou Brigitte à certaines époques
?
Réponse — Et aujourd'hui, les petits Zinedine
depuis la coupe du monde de football. Ce sont aussi parfois
des héros de livre, de roman, de théâtre.
J’ai connu une patiente qui a appelé son troisième
enfant Solal à cause de "Belle du seigneur".
Mais, en général, nous avons des prénoms
de la famille en deuxième ou troisième prénom,
si ce n'est en premier.
Question — Est-ce un avantage ou un inconvénient
?
Réponse — Cela semble parfois être un
avantage quand nous portons le prénom de notre grand-mère
que notre père aimait ou du grand-père que
notre mère aimait. Mais cela peut être lourd à porter
car, pour être aimé — et le jeune enfant
n’a pas d’autre souci que d’être
aimé de ses parents — il faut reproduire la
personnalité de cet aïeul.
Au contraire, c’est franchement un inconvénient
lorsque nos parents nous ont donné les prénoms
de l'un ou l'autre de nos grands-parents pour leur faire
plaisir, surtout s'ils sont en conflit ouvert ou latent avec
eux.
Question — Pouvez-vous préciser
?
Réponse — Par exemple : notre mère a
eu un père très autoritaire et sévère
qui s'appelait Alexandre. Pour lui faire plaisir, nous sommes
l’aîné, maman nous appelle... Alexandre.
Soit maman ne recevra pas plus d’amour de son père
après cette "offrande". Soit un conflit à l'homme
de façon générale, donc à son
mari et à nous-même, va naître. Soit encore
nous devenons le chouchou du grand-père, mais maman
risque de se sentir toujours évincée de l'amour
qu'elle escomptait initialement.
Question — La transaction est-elle
toujours insatisfaisante pour maman ?
Réponse — Oui, dans la durée. Nous ne
guérissons pas de la relation avec notre père
ou avec notre mère en donnant leur prénom à nos
enfants. Il y a d'autres cas où porter le prénom
de ses deux grands-pères ou deux grands-mères
peut être source de tensions. C'est le cas lorsque
ceux-ci sont totalement différents ou, s'il y a des
conflits, surtout muets, entre les deux familles.
Par exemple : nous portons en deuxième prénom
Alice (celui de notre grand-mère maternelle qui est
considérée comme une sainte) et en troisième
Eugénie (celui de notre grand-mère paternelle
qui est considérée comme scandaleuse).
Ou encore notre deuxième prénom est Victor,
comme le grand-père pauvre, et Michel en troisième
prénom, comme le grand-père aristocrate. Cela
peut être source de dissonances si les deux familles
n'étaient pas d'accord sur ce mariage qu'elles considéraient
comme une mésalliance.
Question — Même en deuxième et troisième
prénoms que nous n’évoquons jamais ?
Réponse — Oui, car nous les portons et ils
nous influencent, non pas en soi, mais dans les projections
de nos parents car, petit, nous ferions n’importe quoi
pour que nos parents nous aiment.
Question — Donc, les prénoms, même secondaires,
sont importants parce qu'ils sont révélateurs
des dispositions de nos parents et de leur propre histoire à notre égard...
Réponse — En psychogénéalogie,
tout à fait.
Il y a d'autres cas où les prénoms sont très
intéressants pour se comprendre. Quand nous portons
un prénom masculin féminisé comme Michelle,
Pierrette, Georgette, etc., il est probable que nos parents
attendaient, souhaitaient davantage un garçon qu’une
fille et c’est tout aussi valable pour nos parents
et grands-parents qui portent ces mêmes prénoms.
J'ai vu des cas où l’aînée s'appelait
Paulette et le second Paul ou la première Pierrette
et le second Pierre.
Il en est de même pour les filles qui portent des
prénoms androgynes comme Claude, Dominique, Camille,
ou à l’inverse des garçons qui portent
ces mêmes prénoms androgynes : ils ont été attendus
comme fille.
Question — Donc pour vous, tous les prénoms
identiques pour les filles et les garçons sont suspects.
Réponse — Non, je n'aime pas le mot suspect.
Et de plus il ne faut jamais systématiser. Chaque être
est unique et chaque histoire est particulière. La
psychogénéalogie n'est jamais une certitude
de réponses mais une invitation à se poser
des questions. Il y a un seul cas où il existe une
certitude.
Question — Lequel ?
Réponse — C'est, quand il y a eu un enfant
mort et que l’on est conçu après ce drame,
si nos parents nous donnent le prénom féminisé ou
masculinisé de l’enfant décédé.
Question — Pouvez-vous préciser
?
Réponse — On a eu la douleur de perdre un petit
Charles et l’enfant qui naît après va
s’appeler Charlotte. Là, il faut travailler
sur soi pour exister vraiment par soi-même et non par
réparation.
Question — Exister par réparation, qu'est-ce,
concrètement ?
Réponse — Cela peut donner un enfant qui constamment
ne se sent pas à sa place, ne se sent pas aimé,
ne se sent pas à la hauteur de l’enfant décédé,
surtout s’il était de sexe opposé.
Question — Pourquoi surtout s'il était de sexe
opposé ?
Réponse — Parce que l’inconscient de
l’enfant perçoit tout, absolument tout. Si ses
parents ont un fils alors qu'ils désiraient une fille,
il sent inconsciemment, dès le départ, qu’il
ne satisfait pas à l’attente de ses parents.
L’enfant ressent donc un handicap majeur pour se faire
aimer. C'est un peu ce qui fait aujourd'hui l'explosion des
superwomen, qui, tout en étant femmes, veulent ressembler
parfois au parfait fils rêvé des parents.
Question — Donc, le choix des prénoms
n'est jamais neutre.
Réponse — C'est tout à fait vrai.
Autre exemple : les dynasties de prénoms. Dans la
famille paternelle où l'aîné est supposé être
un garçon, le premier enfant de sexe masculin s'appelle,
de génération en génération,
François, Jacques ou Pierre.
Dans ce cas, le poids de la demande, de l’attente
familiale, sera d'autant plus lourde puisqu'on transfère à l’enfant à la
fois le nom et le prénom.
Question — Que diriez-vous
en conclusion ?
Réponse — Apprendre à connaître
l'origine de ses prénoms, c’est connaître
les attentes de nos parents. Il est important d’en
prendre conscience, de choisir les qualités que nous
avons envie d’intégrer et de nous libérer
de ce qui ne nous convient pas et ne nous appartient pas.
(Texte original sur PhapViet.com)
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