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Juin 2002

Danielle ColasVoici un interview exclusif pour meditationfrance
de la thérapeute Danielle Colas sur le sens profond de la relation.

Qu'est-ce qu'être en relation ?
Comment peut-on être avec l'autre sans l'être vraiment ?

Comment peut-on être en relation avec soi même ?


Telles sont les questions essentielles sur notre chemin auxquelles elle répond dans cet interview réalisé par Arlette Parkinson


Danielle, tu proposes un travail qui s'appelle 'naître à la relation' , pourtant tout individu est en relation depuis sa naissance... ?

C'est vrai qu'être vivant, c'est être en relation. Tu as remarqué que ce n'est pas simple d'être en relation, tant dans la vie professionnelle que personnelle ; c'est même en famille, dans le couple ou entre parents et enfants, que la communication est la plus difficile, quelques fois passionnelle... T'es-tu déjà sentie incomprise, voir niée dans ce que tu vivais ?

Il ne suffit pas de 'communiquer' pour s'entendre et se comprendre. Observons notre entretien : nous sommes dans un échange de mots, de pensées, que nous faisons passer avec notre voix , notre regard, nos mimiques et nos gestes... Ces informations passent de l'une à l'autre dans l'espace qui nous sépare pour atteindre notre cerveau où elles seront perçues ...et interprétées, ce qui est souvent cause de malentendus.

La relation, on peut l'imaginer comme un lien qui nous relie l'une à l'autre et par lequel transite l'information. Quand il y a conflit entre deux personnes, cela peut venir de l'un, ou de l'autre, ou d'une distorsion de ce lien. Il y a toi, moi, et la relation.

Comment peut-on être en relation sans être vraiment en relation ?

Facilement !

La relation est faite d'un échange entre personnes ; on peut parler 'de rien', du temps qu'il fait, du temps qui passe, des enfants, de la vie qui augmente...et des autres, ceux qui ne sont pas là. Mais pas de soi. On parle 'sur' l'autre mais pas de soi à l'autre. Et on écoute l'autre sans l'entendre.

Ce que l'autre exprime est filtré par nos croyances, nos a-priori, notre éducation , notre culture ; nous interprétons donc, et souvent nous jugeons, puis nous répondons. Que de mal-entendus ! Et personne n'a besoin de réponse ou de solutions toutes faites aux questions qui n'ont pas été posées !

Une relation authentique s'instaure quand chaque personne s'exprime en son nom sur ce qu'elle sent, ressent, pense..., et qu'elle est entendue , reconnue, et acceptée. C'est un partage de cœur à cœur. Si le mental domine la relation, le cœur se ferme. La relation authentique est dans une acceptation de l'autre, acceptation sans conditions, non conditionnée, inconditionnelle... C'est possible pour chacun car nous sommes propriétaires de l'amour, il est en nous, il fait partie de notre nature, nous pouvons le diffuser sans risque d'en manquer, il ne dépend en rien de l'autre.

Comment se perd-on dans la relation aux autres ?

En étant dans l'adaptation à l'autre, par soumission , complaisance ou séduction, en cherchant l'image de soi dans l'appréciation de l'autre, dans l'attente éperdue d'être aimé, en prétendant être quelqu'un d'autre ... C'est un jeu de société ; il permet de se faire passer pour quelqu'un d'autre, que nous aimerions être. C'est un jeu de dupes, par-être l'autre, un paraître, et pas 'être'.

Est-ce souvent une échappatoire pour ne pas se sentir seul ?

Oui...quand des personnes parlent pour se distraire, c'est de la conversation où chacun parle de soi sans écouter l'autre... cela occupe le temps et permet de ne pas se sentir seul tout en se protégeant d'une vraie relation qui nous impliquerait tel que l'on est.

Je comprends ce que tu dis de la relation à l'autre, mais comment peut-on être en relation avec soi-même ?

T'arrive-il de t'apostropher toi-même, comme 'bravo' ou 'quelle gourde' ? oui ? il y aurait une partie qui fait, et une partie qui juge ?

Les conflits ne sont pas seulement 'avec les autres', ils sont souvent 'en' nous-même. On peut se sentir tiraillé entre désir et crainte, entre soumission et rébellion...etc. En fait les conflits de l'extérieur sont souvent le reflet de nos conflits intérieurs...

Etre en relation avec soi-même, s'écouter, c'est le contraire de la complaisance narcissique ; c'est grandir notre compréhension de nos sentiments, de nos comportements, de nos modes de pensée, des manifestations de l'ego ... C'est déjà l'espace de méditation.

Comment peut-on être plus en relation avec soi-même car c'est le message de toutes les religions ou traditions spirituelles mais cela ne semble pas évident ?

L'approfondissement de la relation avec soi-même passe par un travail psychologique nécessaire au chercheur spirituel ; un meilleure connaissance de ses comportements, de ses blessures du passé, de la domination de nos émotions dans notre quotidien relationnel nous amènent à nous tourner vers l'intérieur de soi en se libérant de blocages qui sont autant d'obstacles. Ce processus de guérison laisse de la place, ouvre un espace en nous, nous met en contact avec notre essence, notre 'être', ce qui est éternel et universel en nous.

Cela nécessite de prendre des temps de silence, de distance avec le petit moi. Tous les moyens sont bons pour aller à la rencontre du divin en soi: la relaxation, la danse, l'intimité avec la nature, la musique, la prière, la méditation... tout ce qui nous relie à la Vie.

Mais là, tu n'es plus dans la psychologie, ni dans les techniques d'écoute et de communication ?

La psychologie est d'une grande ressource pour reconnaître, comprendre et améliorer notre manière d'être en relation. Personne ne nous a appris à écouter l'autre et à exprimer clairement nos sentiments, nos points de vue ou nos besoins : il n'est jamais trop tard pour communiquer sainement, au bénéfice de chacun ! Les techniques et les recettes sont insuffisantes. Ce qu'il faut savoir, c'est que changer sa manière d'être en relation implique un changement de l'être, c'est-à-dire soi-même : c'est un chemin de transformation.

Qu'est-ce qui t'a amenée à travailler comme formatrice sur ces thèmes de la communication, de l'accompagnement, du deuil, de la fin de la vie, puis d'initier des groupes de parole ?

La vie ! Je suis infirmière de formation, et pratiquer ce métier m'a amenée à me poser beaucoup de questions sur la 'relation d'aide'. Et puis j'ai eu la chance d'être accompagnée par mes cinq enfants qui ont fait toute mon éducation ! J'ai accompagné des personnes dans différentes épreuves de la vie ; j'ai eu les miennes, aussi, et l'impression, à certains moments, que je ne m'en relèverais pas. S'en sortir, c'est changer : cela m'a construite. Grandir est souvent douloureux.

L'aventure du travail sur soi est un voyage immobile avec ses difficultés, ses découvertes, ses étapes, des paysages nouveaux , et on ne revient jamais au point de départ ! C'est la base indispensable. Je me suis formée par ailleurs : avec les Filliozat en Conseil en Santé Holistique (formation longue), avec A. Ancelin Schützenberger...etc.

J'ai transmis ce que je connaissais en travaillant avec des équipes multidisciplinaires de services de long séjour, de services de néonatalogie, réanimation pédiatrique, d'associations d'accueil de victimes, d'associations d'accompagnement de personnes malades ou handicapées...lieux où des situations entraînent des émotions fortes et un questionnement 'éthique'.

Les groupes de parole, c'est venu comme une suite évidente pour les participants aux stages que je donnais. Cela a été un enrichissement pour moi d'être dans cet espace-là, 'enseignée' par des personnes traversant des épreuves de vie très dures...

Je ne comprends pas, tu étais formatrice ou formée ?

C'est bien moi qui proposais et animais ces rencontres entre des personnes (des adultes, quelques fois des ados et des enfants) qui partagent le même type de préoccupation : être malade ou avoir un proche malade, avoir un enfant ou un frère porteur de handicap, être endeuillé... Je n'ai pas d'expérience personnelle de certaines situations ( le deuil, si !) :les experts, ce sont les personnes présentes.

Mon rôle est insignifiant -mais important- : créer l'occasion de la rencontre, proposer une façon de communiquer , assurer que chacun puisse s'exprimer en étant dans le témoignage et pas dans la conversation ...

Quand la révolte, le chagrin, l'angoisse sont exprimés et acceptés, cela débouche sur un soulagement et laisse la place au questionnement sur le sens que chacun cherche à donner à ce qui lui arrive. Et je suis émerveillée de la capacité de chacun à faire émerger ses propres ressources, et de l'amour de la vie qui diffuse dans le groupe...

En étant infirmière tu as dû souvent être en relation avec les patients ?

Oui, mais cela fait partie de mon passé. Je n'exerce plus comme infirmière mais comme formatrice sur ce thème de la relation.

La relation de l'infirmière avec les personnes malades passe par le soin.

Le soin -curatif- engage une relation entre le soignant et le soigné. Dans cette relation l'un pratique un geste sur ou pour l'autre ; cela induit une relation de dépendance de celui qui a besoin du soin, le 'patient !', par rapport à celui qui le prescrit ou le fait ; celui-ci exerce son pouvoir qu'il tient de son savoir et de son savoir-faire. Ce qu'on appelle 'relation d'aide' est bien souvent une relation de pouvoir. Aider l'autre sert quelques fois à se sentir une bonne personne, à avoir une bonne image de soi.

'Prendre soin' induit une relation de personne à personne ; cette relation implique le corps comme outil de soin (pour l'infirmière ou l'aide-soignante) et comme sujet de soin (pour le malade) ; elle est intime ; elle implique le ressenti de l'un et de l'autre.

Le geste de soin ne pose pas de problème dès que la technique en est acquise ; mais être en contact avec une personne malade confronte le soignant à lui-même, confrontation au fait qu'être soignant ne protège pas d'être malade, ou vieux, ou mourant ; confrontation de la souffrance de l'un qui fait écho à la souffrance de l'autre.

Les lieux de soins sont soumis à des contraintes de gestion, d'économies (dans certains lieux, ce sont les coûts qui contrôlent les stratégies de soins), de rendement . 'Gérer l'hôpital comme une entreprise' est un slogan qui a fait régresser les pratiques hospitalières : 'l'hospitalité' n'est pas de mise. Je constate que le personnel manque souvent de respect envers les malades, donc ne se respectent pas eux-même, mais les institutions elles-même ne respectent pas leur personnel ni les conditions de travail. Le manque de temps et la charge de travail ne permettent pas facilement aux infirmières d'accomplir 'le rôle propre infirmier', l'exécution des soins prescrits (rôle délégué) étant prioritaire. Dans l'accomplissement du 'rôle propre' l'infirmière considère le malade comme sujet du soin, alors que dans le rôle délégué le malade devient l'objet des soins.

Dans certains services, des équipes font un travail remarquable d'accompagnement du malade ; malheureusement ce n'est pas le cas partout, car la 'démarche qualité' qui sévit là aussi est orientée vers la technicité.

Malgré cela, bon nombre de soignants s'impliquent auprès des malades- ou plutôt des personnes dont le corps est porteur d'une maladie. Certains vont se 'blinder', qui est une tentative illusoire de se protéger ; d'autres donnent le meilleur d'eux-même , stratégie coûteuse dont le risque est l'épuisement. L'évitement de la souffrance -de l'autre et de soi-, est le signe d'un déni de l'humain, d'un déni de l'être-en-soi. Du reste, on dit bien un 'soi-niant' et un 'soi-nié'.

Quand le malade ne guérit pas, ou plutôt quand le corps n'est pas guéri, cet échec thérapeutique est vécu comme un échec personnel par les soignants, et le sentiment d'impuissance qui en découle est le corollaire du sentiment de toute-puissance qui anime les équipes. L'acharnement thérapeutique est souvent l'aveu cette impuissance. L'euthanasie se présente à certains comme l'unique alternative à l'acharnement thérapeutique. Les sentiments contradictoires et la pensée dualiste amènent des réactions (et non des actions) duelles, en tout-ou-rien, en mort-ou-vif...

Entre toute-puissance et impuissance, comment exercer notre 'puissance' ?Rester dans la présence à l'autre, quoiqu'il arrive ? rester dans la relation à la personne et non dans un combat contre une maladie ? exercer sa compassion ?? Cela demande d'être en contact avec ses ressources profondes, de l'humilité, l'absence d'attente ou de projet sur l'autre...Tout un programme de développement personnel. Pour ceux qui y arrivent, quelle belle aventure ! Mais le milieu y fait souvent obstacle.

Dernière question : quel livre, tableau, musique te parlent ?

Une tasse de thé de Rajneesh (Osho) comme livre de chevet ; comme tableau c'est celui que j'ai sous les yeux : le vert du printemps dans le jardin , la chaîne de Belledosnne aux différentes heures du jour et de la nuit ; les musiques : Bach, et les musiques du monde, surtout celles qui éveillent le mouvement dans le corps, la danse de la vie.

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