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Mai 2003
L'Amérique, un rejouement planétaire
par Bernard Giossi
Résumé : Les Puritains
américains imposent au monde les conséquences
de leur histoire non-résolue. La tragédie irakienne
est une terrible remise en scène justifiée par
l'aveuglement de ses protagonistes.
Les
Etats-Unis d'Amérique sont nés de la volonté
de millions d'émigrants, pour la plupart européens,
de s'affirmer face à l'Angleterre et à leurs
pays d'origine et de se créer un Nouveau monde, bien
à eux, où ils se sentiraient en sécurité
et d'où personne ne les chasserait. Ces hommes, ces
femmes et ces enfants, qui étaient-ils ? Des rejetons
de familles bourgeoises et aristocratiques souvent sans fortune
et comptant bien se refaire par tous les moyens. Des aventuriers,
des soldats déserteurs se croyant enfin libres, mais
on ne part à l'aventure que lorsqu'on ne se sent pas
de place chez soi. Des marginaux, des hors-la-loi et des prostituées,
des laissés-pour-compte de la société,
déportés ou en fuite. Des métayers, des
paysans et leurs familles, chassés de leur terre, chassés
par les guerres. Des réprouvés de la politique
et de la morale, des mis à ban de la religion à
cause de leur foi. Des abandonnés, conscients ou inconscients
de l'être, à la recherche d'un havre de paix
et de sécurité où il ne leur serait demandé
ni de rendre des comptes ni de se justifier. La loi de ce
Nouveau monde était étrangement semblable à
celle de l'ancien monde : chacun pour soi et le silence sur
notre passé de misère.
Tous ces hommes et ces femmes, s'ils ont été
traités ainsi en tant qu'adultes, l'ont été
pire encore dans leur famille, dans leur enfance. Ils furent
avant tout des bébés non désirés,
des nourrissons torturés et abandonnés, des
enfants délaissés et maltraités. Leur
survie a entièrement dépendu de leur capacité
à faire par-dessus les souffrances, les injustices
et la terreur. Devenus adultes, les violents rejets et les
constantes humiliations leur ont forcément laissé
de profonds et douloureux handicaps relationnels. Une des
conséquences les plus graves en a été
l'incapacité de découvrir et de partager ce
Nouveau monde en respectant ses habitants et ainsi, de s'offrir
la possibilité d'en jouir.
Une indépendance illusoire
De par leur histoire, ces émigrants voulaient
prendre une revanche et étaient donc prédestinés
à conquérir et à coloniser, c'est-à-dire
s'approprier et soumettre par la violence. Le fantasme de
la construction d'un futur idéalisé les précipita
dans l'exorcisation de leur profonde souffrance. Le choc que
fut pour eux la rencontre d'une civilisation indienne, si
différente, et les difficultés d'adaptation
similaires que tous rencontrèrent leur permirent de
se croire supérieurs, unis et indépendants là
où ils n'étaient, en fait, que les représentants
de la civilisation européenne. Ils se mirent ensemble
pour massacrer et humilier les Indiens. Ils crurent se libérer
du passé en éliminant pratiquement tous les
témoins extérieurs de leur monstrueuse souffrance.
Une fois en sécurité sur leur territoire, c'est-à-dire
après l'avoir vidé de toute force antagoniste
qui pouvait remettre en cause la construction de leur idéal,
les nouveaux Américains purent se croire indépendants
vis-à-vis de leurs origines européennes et s'organisèrent
de façon à justifier cet idéal. Ils remirent
en scène une structure conformément à
ce qu'ils connaissaient le mieux (et donc conformément
à leurs pires souffrances refoulées) et aux
jugements de valeur qui avaient été à
l'origine de leur «éloignement» d'Europe.
Enfermés dans leur souffrance et leur
culpabilité jamais résolue, et donc pleinement
légitimes de les rejouer, ils se mirent en concurrence
avec l'ancien monde. Rapidement, ils égalèrent
puis dépassèrent le niveau économique
de leurs patries d'origine. Aveuglés par ce qu'ils
croyaient être une réussite, ils les égalèrent
forcément aussi dans l'injustice sociale (esclavage
et apartheid, libéralisme sauvage...), dans la violence
et le crime (corruption institutionnelle, gangstérisme,
peine de mort, guerres...) et dans la recherche effrénée
de compensations à la souffrance (société
de consommation et gigantisme).
Parents et enfants échangent leurs rôles
Comme un enfant dont l'amour est voué
à ses parents quoiqu'ils lui aient fait subir, l'Amérique
s'est portée au secours de sa mère-Europe impuissante
lors des guerres de 1914-18 et de 1939-45. L'Europe s'est
tenue à l'écart des décisions prises
lors de la Paix de Yalta, elle a accepté les largesses
financières conditionnelles du Plan Marshall et s'est
laissée «protéger» et isoler pendant
la guerre froide. En agissant ainsi, l'Europe a inversé
les rôles historiques et s'est soumise à l'Amérique
comme si elle était innocente et victime de ce que
celle-ci était devenue. L'Amérique est fille
de l'Europe et en cela elle n'a rien inventé, elle
manifeste les modes relationnels névrotiques de ses
ascendants. Là où les parents sont fatigués
par des siècles de guerres incessantes pour le pouvoir,
les enfants ont pris le relais et voudraient accéder
à leur tour au pouvoir et à la domination (comme
l'enfant devenu adulte et parent va vouloir régner
sur son propre enfant).
À travers ses colons puis ses immigrants,
l'Amérique est héritière d'abord de la
violence sociale et institutionnelle britannique puis de celle
d'une partie de l'Europe. En s'opposant à l'Allemagne
nazie, elle a révélé devant l'Europe
et le monde entier sa force militaire et son potentiel de
violence. En s'opposant au communisme soviétique, l'institution
politique américaine a pris ce dernier comme exemple
support de tout ce qui était mauvais et nuisible pour
prétendre elle-même représenter ce qui
était bon et bénéfique. La terreur de
reconnaître en elle précisément ce qu'elle
reprochait à l'autre et la culpabilité d'avoir
tiré des profits politiques et économiques de
cette manipulation de la réalité enferma le
peuple américain dans ses projections.
Projections et impuissance
La théorie folle de l'Axe du mal, revendiquée
par le président Bush et ses séides, manifeste
cette obsession de trouver à tout prix un support à
des projections dont l'origine est enfouie sous le silence
coupable des familles et de la nation. Le besoin compulsif
de s'armer est lié aux sentiments d'insécurité
et d'impuissance vécus dans l'enfance des hommes (ainsi
que celle du pays). Mettre en place cette dynamique de surarmement
contre un support (Indiens, Vietnam, U.R.S.S., Irak...) révèle
la nécessité maladive de croire l'autre plus
puissant que soi, et donc de continuer à se sentir
impuissant face à lui et de mettre dans les armements
la puissance qui ferait défaut. L'enfant est en réalité
infiniment plus puissant, fort, plein de vitalité et
conscient que ses parents. Ceux-ci usent de la violence, de
la menace et de la manipulation pour le désécuriser
et par là-même l'éduquer et le réduire
à merci. Il en résulte un fantasme de surpuissance
projeté sur leurs ennemis afin de retrouver en tant
qu'adultes la situation de décalage qu'ils vécurent
enfant.
Lorsque le Rideau de Fer s'est effondré
et que l'Union Soviétique s'est dissoute, le support
des projections des Américains s'est dérobé.
Mais lorsque le support se dérobe, on devient ce que
l'on a projeté et ce à quoi l'on est identifié.
Ses ennemis héréditaires disparus, l'Amérique
se retrouve seule face à son «hérédité»,
responsable de la mise en scène avec sa problématique
entière et non résolue, paniquée et visiblement
incapable de comprendre ce qui lui arrive. En moins de cent
ans (constitution des USA excepté l'Alaska et Hawaï),
les Américains ont moralisé leurs comportements
de force et le plus vite possible pour rejoindre le niveau
général européen. Cette moralisation
des rejouements donne la sensation d'évoluer, pourtant
il reste toujours autant de névrose, rien n'ayant été
résolu. Cet équilibre est toujours instable,
car les hommes, au lieu de s'ouvrir, s'accrochent à
leur morale et n'ont plus la distance nécessaire à
une vraie prise de conscience.
Liens historiques
Les Européens peuvent ouvrir les yeux
sur leur passé et sur les conséquences des actes
qui ont été commis. L'Europe a une responsabilité
dans les conséquences planétaires de la colonisation
de l'Amérique, du génocide Indien, des meurtres
de masse que sont les bombardements du Japon ainsi que ceux
du Vietnam, du Cambodge...
L'Angleterre de 1534 avait vu se répandre
la Réforme protestante et voyait son roi, Henry VIII,
se séparer de l'Eglise catholique romaine. Celui-ci
fonda la religion anglicane anti-papiste et devint ainsi roi
et chef spirituel de ses sujets. Les tenants de Luther et
de Calvin devinrent les adversaires de ce nouveau pouvoir
religieux qui reproduisait les mêmes errances que l'ex-pouvoir
catholique. Lorsque les Réformés se trouvèrent
une force suffisante pour asseoir leur place, apparurent d'autres
fondamentalistes nommés globalement Puritains. Persécutés
à leur tour, ceux-ci durent s'exiler dans la Hollande
protestante puis vers les comptoirs de Nouvelle-Angleterre.
Les pères fondateurs des USA, les Pilgrim Fathers débarquèrent
du «Mayflower» en 1620 ; ils étaient des
Presbytériens puritains chassés d'Angleterre
à cause de leur violente rigidité dogmatique.
Leurs corréligionnaires restés au pays s'allièrent
aux armées du Parlement (anti-royaliste) et aux Ecossais.
Sous les ordres d'Olivier Cromwell, gentilhomme puritain,
député au Parlement (1640) ils combattirent
l'épiscopat anglican et la royauté pour finalement
renverser le roi Charles Ier qui fut décapité
(1649). Cromwell devint chef du nouvel état anglais
rebaptisé Commonwealth, il y instaura une véritable
dictature militaire qu'il imposa par la force - sanglante
- aux Irlandais et aux Ecossais. Nommé Lord Protecteur
(1653) il rétablit une sorte de Conseil d'Etat. Il
tenta d'installer une dynastie en mettant son fils au pouvoir.
Plus tard, le pouvoir du Parlement, c'est-à-dire de
la noblesse et des notables, fut restauré. En 1688
fut instaurée une monarchie constitutionnelle aux pouvoirs
très réduits.
Les Américains ont, en apparence, résolu
leur problématique avec la France. Celle-ci a eu une
très grande importance de soutien et d'exemple dans
la formation des Etats-Unis d'Amérique. Les Américains
ont réglé leur dette en 1945, et ont depuis,
largement reconnu leur admiration et leur «amour»
pour ce pays. Mais tel n'est pas le cas de leur problématique
avec l'Angleterre et réciproquement. Ce sont des Puritains
anglais qui ont conduit à la fondation de la monarchie
constitutionnelle anglaise moderne après destitution
et exécution du monarque ennemi. Ce sont des Puritains
qui ont fondé les USA. Aujourd'hui, les leaders Américains
et Britanniques se retrouvent ensemble face à leur
ennemi choisi, l'Irak. Pourquoi les autres pays ne les rejoignent-ils
pas ? Parce qu'eux seuls sont intimement concernés.
Ouvrir les yeux
Considérons l'Irak d'hier : une population
presque unanimement musulmane avec des institutions nationales
laïques et un président autocrate et violent ;
une obédience sunnite au pouvoir et une très
forte dissidence chiite brutalement réprimée
; enfin une minorité politico-culturelle importante
et irréductible malgré les moyens de destructions
agis contre elle, les Kurdes. Les conditions générales
de cet Irak rappellent très précisément
celles de l'Angleterre de Charles Ier à l'époque
du Puritanisme : un roi réprimant les croyants dissidents,
non pas par foi, mais pour asseoir son pouvoir ; une opposition
parlementaire réprimée ; une répression
féroce contre le nationalisme écossais. Le président
Bush, comme son père, fut élu grâce au
ralliement des factions politiques les plus violemment réactionnaires
et des mouvements religieux télé-évangélistes
puritains. Comme Olivier Cromwell, les Bush, père et
fils, sont des partisans évidents de la violence d'Etat
et du dicton «la fin justifie les moyens». Les
conséquences humaines de leurs actes leur importent
peu car seul compte le Pouvoir, qui à leurs yeux aveugles,
est légitime en lui-même. L'Irak est une cible
choisie inconsciemment pour remettre en scène les conditions
traumatisantes fondatrices et communes aux Américains
et aux Britanniques. Le pétrole et la démocratie
servent d'écran pour légitimer raisonnablement
leur besoin inconscient de rejouer leur histoire dont les
causes ne furent jamais reconnues.
Ces Américains, qui en 250 ans ont montré,
expérimenté et développé toutes
les perversions qu'ils reprochaient à ceux qui les
avaient chassés, reproduisent aujourd'hui, sous couvert
de démocratie, une guerre de religion. En effet, rien
ne peut changer réellement tant que les problématiques
collectives qui chapeautent chaque communauté humaine
ne sont pas résolues. Deux des grandes religions, le
Christianisme catholique et le Bouddhisme sont en voie de
se fondre dans un désir commun d'une humanité
plus grande et meilleure pour tous, dans laquelle la croyance
religieuse n'est plus une référence identitaire
restrictive de l'humain. Face à une telle évolution
qualitative, ni la problématique de l'Islam ni d'ailleurs
celle, bien plus ancienne, du Judaïsme ne sont encore
mises à jour. Certaines particularités fondamentales,
revendiquées et jamais remises en cause de l'intérieur,
communes à ces deux religions en font un obstacle persistant
à l'éveil de la conscience de l'ensemble de
la communauté humaine. Je pense en particulier à
la circoncision qui traumatise terriblement, durablement et
précisément de la même manière,
tous les jeunes garçons, créant ainsi une identité
collective basée sur la même souffrance et le
même refoulement de génération en génération.
Si la majeure partie des Américains n'a,
semble-t-il, pas la distance nécessaire pour réaliser
la problématique et l'enjeu, les Européens,
eux, peuvent se donner cette possibilité. La France,
la Belgique, l'Allemagne et la Russie, suivies par beaucoup
d'autres, ont dit non à légitimer cette guerre.
Des millions de gens dans le monde entier, des millions de
jeunes gens, ont manifesté ensemble contre la guerre.
Ils ont senti leur joie, leur plaisir et leur force d'être
ensemble alors que toute l'éducation administrée
par leurs aînés est basée sur la concurrence
et la séparation. C'est dans cette énergie commune
qu'ils puiseront pour reconnaître leur désir
de vérité et de conscience, pour retrouver en
eux la force d'ouvrir les yeux.
Bernard Giossi bernard.giossi@bluewin.ch
texte pris sur le site www.regardconscient.net
Regard conscient, La force de faire face à notre histoire
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